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La vengeance de Thaksin

Thaksin Shinawatra a beau être en exil, son parti dissout par la Cour Constitutionnelle, et condamné à deux ans de prison par la justice de son pays, il continue a exercer une influence décisive sur la Thaïlande.

Même ses adversaires les plus acharnés doivent le reconnaître: depuis son départ forcé en septembre 2006, la Thaïlande est devenue ingouvernable.

Thaksin, est en fait une des principales causes de l’instabilité qui règne actuellement dans le royaume. L’humiliation que représente l’annulation du sommet de l’ASEAN démontre qu’il ne peut désormais plus être ignoré, et que son cas ne peut plus être considéré comme une simple question judiciaire.

Pour autant Thaksin ne peut pas sérieusement prétendre à un retour au pouvoir, et un nouveau coup d’Etat serait catastrophique pour l’image du royaume. Il est donc très probable que des négociations vont avoir lieu, et qu’elles porteront entre autres sur les 2 milliards de dollars d’actifs appartenant à Thaksin et sa famille et que la justice thaïlandaise  a mis sous sequestre.

On aurait cependant tort de sous estimer le clivage qui divise la société thaïlandaise en ce moment: c’est bien d’un choix de société dont il s’agit. Thaksin a fait rentrer, pour soutenir son parti et ses intérêts personnels, une partie de la population qui n’avait jusqu’alors pas droit au chapitre.

Les populations défavorisées rurales et urbaines, souvent originaires des régions pauvres de l’est de la Thaïlande, ont soudain représenté un véritable enjeu politique et ont pris conscience de leur importance.

Auparavant la partie d’échecs qui menait au pouvoir se jouait entre soi : Thaksin a trahi cette connivence. Il fait lui même partie de cette élite sino-thaie qui occupe depuis toujours les positions privilégiées en Thaïlande, et il s’est appuyé sur les gueux pour assoir sa domination, passant par dessus la tête des élites traditionnelles.

Il est généralement admis que la croissance économique s’accompagne naturellement d’une marche vers la démocratie.

La Thailande serait-elle un contre exemple, en prouvant qu’il est possible d’avoir une forte croissance, sans pour autant avoir achevé une véritable mutation démocratique de son système politique ? Thaksin a t-il été l’instrument de cette prise de conscience auprès de masses silencieuses, rurales, pauvres et peu éduquées, qui forment la majorité de l’électorat en Thailande ?

Le coup d’Etat en Thaïlande du 19 septembre 2006 a mis fin à près de 6 années de démocratie parlementaire, la plus longue période que la Thaïlande ait jamais connue. Il est le dernier en date d’une longue série.

Un regard sur l’histoire contemporaine de la Thaïlande met en évidence la lutte continue pour le pouvoir qui oppose la monarchie, l’armée et l’appareil d’Etat.

Mais la plupart des Thaïlandais sont en fait partagés sur le bilan de Thaksin. D’un côté, ils s’opposent à son côté politicien corrompu, qui a dévoyé le système politique thaïlandais pour son propre intérêt. D’un autre côté, ils admirent l’héritage Thaksin qui a amélioré les conditions de vie, et a donné du pouvoir d’achat aux pauvres ruraux et urbains. Par populisme certes, mais en accomplissant ce que la classe politique thaïlandaise n’avait jamais réussi à faire auparavant.

D’un point de vue strictement juridique, la carrière de Thaksin Shinawatra est en principe terminée. Il a été interdit de politique pour cinq ans par un Tribunal statuant en mai dernier, puis condamné à deux ans de prison, et est considéré depuis comme “en fuite” par la justice de son pays.
Le malheur c’est que l’épisode Thaksin arrive précisément à un moment où la Thaïlande s’était doté d’une constitution véritablement démocratique (1997) et semblait pouvoir évoluer vers une véritable démocratie parlementaire.

Thaksin est en fait le seul premier ministre à avoir effectué un mandat entièrement (de 2001 à 2006) et avoir été réélu à la fin de ce mandat. Le fait qu’il ait incontestablement abusé de sa position dominante pour prendre des libertés avec les droits de l’homme, la liberté d’expression et les lois sur les conflits d’intérêts, et très dommageable pour la jeune démocratie thaïlandaise.

Certains Thaïlandais sont maintenant convaincus que le système démocratique lui-même n’est pas adapté à leur pays.Mais politiquement, c’est loin d’être le cas, et ses velléités de retraite anticipée n’ont pas duré très longtemps.

Thaksin ne s’est pas résigné à son exil politique, c’est maintenant certain : en témoigne ses récents discours par téléphone au cours de rassemblements populaires organisés par les “chemises rouges”. Rarement un homme politique absent et banni de son pays aura été aussi bavard et influent. Thaksin continue à faire la une de l’actualité en Thaïlande, et à déterminer les lignes de clivages entre les deux camps qui s’affrontent en ce moment.

Cette crise touche donc au cœur du paradoxe thaïlandais: une société industrialisée moderne, dont la croissance économique en dix ans a permis un accroissement spectaculaire du niveau de vie. Mais une société dont le mode de pensée et la structure sociale est restée quasi féodale.

Par Olivier Languepin

Journaliste basé à Bangkok depuis 2006. Rédacteur en chef de thailande-fr.com.

  • M. Ronayos, spécialiste de la vie de Thaksin, a analysé cet article. Son commentaire est actuellement disponible sur son Site Internet antithaksin.com, en Français et en Anglais.

  • En fait, il n’y a pas de paradoxe du tout. Thaksin n’est qu’un escroc opportuniste qui soudoie les médias dont l’intégrité laisse à désirer, dans le but d’embrouiller les gens avec de fausses affirmations. Il s’est auto proclamé “héros de la démocratie”. Ce slogan n’est qu’une façade de campagne, dont le seul but, est de récupérer ses milliards de dollars qui sont actuellement gelés en Thaïlande. Ce fait a correctement été indiqué par l’auteur, dans le troisième paragraphe.

  • J’adhère totalement avec l’analyse de l’expert sur Thaksin, du commentaire précédent. Thaksin n’a rien à voir avec la démocratie. Il parait que pendant ses 6 années, à la tête de l’état, comme Premier Ministre, il n’a participé que 12 fois aux débats de la chambre des députés. Tout simplement -1) parce qu’il contrôlait la majorité des députés (qu’il avait acheté), et -2) qu’il voulait éviter de répondre aux questions pertinentes de l’opposition démocrate très minoritaire. Il avait en sorte carte blanche, et il en a abusé…