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Thaïlande : quand la corruption n’a plus de limites

La corruption n’est pas franchement une nouveauté en Thaïlande : elle existe depuis longtemps et a vaillamment survécu à tous les changements de gouvernements, et de couleurs de chemises. Mais il semble qu’en ce moment, elle atteigne des sommets assez extravagants

La corruption n’est pas franchement une nouveauté en Thaïlande : elle existe depuis longtemps et a vaillamment survécu à tous les changements de gouvernements, et de couleurs de chemises. 

Mais il semble qu’en ce moment, elle atteigne des sommets assez extravagants, dynamisée par un lot de programmes gouvernementaux qui distribuent un peu à l’aveuglette des milliards de baht de subventions sans aucun contrôle.

Prix garantis du riz, programme d’urgence anti-inondations de 350 milliards de baht voté en dehors de la procédure normale budgétaire et bientôt le fameux plan d’investissement de 2 trillions de baht, sont autant de mannes qui ne demandent qu’à tomber dans les poches d’intermédiaires stratégiquement positionnés, et à l’appétit insatiable pour les commissions, rapport d’expertise et consultations.

Une tendance qui pourrait s’aggraver encore dans les prochaines années car le gouvernement de Yingluck Shinawatra a récemment décidé de financer son gigantesque plan d’investissement de 2 trillions de baht sans passer par la procédure budgétaire, ce qui lui permet de s’affranchir presque totalement de tout contrôle parlementaire de l’opposition.

Deux trillions de baht : un investissement sans contrôle ?

Korn Chatikavanij
Korn Chatikavanij (vice président du Parti démocrate thaïlandais), s’adressant aux journalistes du FCCT

Compte tenu des sommes considérables en jeu, cela pourrait être [highlight]le hold-up du siècle pour l’actuel gouvernement [/highlight] et ses affidés, et en tout cas, la porte ouverte à une corruption débridée estime Korn Chatikavanij, ancien ministre des finances du gouvernement d’Abhisit.

Lors d’une conférence de presse au [tooltip text=”FCCT” gravity=”nw”]Foreign Correspondent Club of Thailand[/tooltip] le vice président du Parti Démocrate (opposition) a précisé

Lorsque j’ai vu arriver le projet d’investissement de 2 trillions de baht présenté par le Puea Thai sur mon bureau la première fois, il tenait littéralement  sur deux feuilles A4.

Il n’y aucune justification pour utiliser  la procédure hors budget pour financer ce type de dépenses (surtout sur des montants aussi importants), sinon chercher à échapper aux obligations de transparence de la procédure budgétaire normale.

Regardez ce qu’il s’est déjà passé avec les 350 milliards de baht de la loi sur la gestion de l’eau : elle a été voté avec la même procédure, et il est quasiment impossible de vérifier précisément comment l’argent a été distribué.

Le gouvernement n’a en fait fourni aucune justification sérieuse pour financer ses projets d’investissements en dehors de la loi de finances par une procédure d’urgence. Les lois thaïlandaises concernant les budgets nationaux prévoient une marge de manœuvre importante pour les gouvernements pour financer des projets d’investissement à long terme.

Une procédure qui encourage le manque de transparence

Mais pour maintenir la discipline budgétaire, cette procédure demande le respect d’exigences strictes sur les divulgations et les décaissements effectués. Tout cela a été contourné par une loi de financement hors budget de 2 billions de bahts, potentiellement en violation de la constitution elle-même.

Je dois vous dire que cela n’a jamais été fait auparavant, en tous les cas jamais par un gouvernement véritablement démocratique.

Il y a eu des gouvernements thaïlandais par le passé qui ont passé des textes de loi comme celui ci, octroyant au gouvernement un pouvoir exceptionnel pour emprunter en dehors du budget.

Mais c’étaient presque toujours des gouvernements militaire et l’argent a été utilisé, presque entièrement, pour acheter des chars et d’autres armes pour l’armée. Je ne pense pas que les Chemises Rouges et le Puea Thai voudra utiliser ce type d’ exemples pour justifier ce qu’ils essaient de faire aujourd’hui.

La semaine dernière Surin Pitsuwan l’ancien secrétaire général de l’ASEAN a lui aussi pris position pour dénoncer l’ampleur de la corruption en Thaïlande de manière très directe:

La corruption menace de transformer la Thaïlande en un “trou noir” de l’ investissement, car faire des affaires dans ce pays beaucoup devient trop coûteux. Le problème de la corruption a atteint un point critique et doit être abordé de toute urgence. La corruption représente un cout supplémentaire prohibitif de 30 à 35% pour tout investissement.

M. Surin estime que le pays a perdu quelque 6 milliards de dollars d’opportunités d’investissement, principalement en raison de la corruption, au cours des six dernières années.

Par Olivier Languepin

Journaliste basé à Bangkok depuis 2006. Rédacteur en chef de thailande-fr.com.