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Patpong, ethnographie du tourisme sexuel

Les clichés ont la vie dure, et ceux qui collent depuis longtemps à la Thaïlande sont parmi les plus tenaces, notamment en ce qui concerne sa réputation sulfureuse de destination mondiale pour le tourisme sexuel. Pourtant ce qui frappe le plus avec Patpong, c’est peut-être la différence entre sa réputation mondiale bien établie de Babylone des lieux de perdition, et ses modestes dimensions, voire son aspect banal…

Les clichés ont la vie dure, et ceux qui collent depuis longtemps à la Thaïlande sont parmi les plus tenaces, notamment en ce qui concerne sa réputation sulfureuse de destination mondiale pour le tourisme sexuel.

Peu importe que le royaume accueille chaque année entre 15 et 16 millions de touristes de tous les pays du monde, la réputation de la Thaïlande et de ses fameux go-go bars n’a pas pris une ride depuis la guerre du Vietnam.

Lorsqu’on parle de la Thaïlande et du tourisme sexuel toutes les exagérations sont permises, et le crétinisme absolu est toujours en bonne santé, comme l’a utilement rappelé récemment Benoit Hamon – Porte parole du Parti Socialiste avec cette phrase désormais culte

La Thaïlande est un lieu où pour l’essentiel, ceux qui s’y rendent, s’y rendent pour consommer du sexe et consommer du sexe avec des mineurs

Pourtant ce qui frappe le plus avec Patpong, c’est peut-être la différence entre sa réputation mondiale bien établie de Babylone des lieux de perdition, et ses modestes dimensions, voire son aspect banal et touristique.

Une impression que confirme Sébastien Roux, l’auteur de « No money, no honey, économies intimes du tourisme sexuel en Thailande », paru aux éditions La Découverte.

À Patpong la première visite déçoit toujours. Durant les deux ans et demi de mon enquête, toutes les personnes visitant le quartier pour la première fois ont exprimé un sentiment de dépit. Indépendamment du jugement politique ou moral variable qu’ils portaient sur la prostitution, tous se sont accordés sur le même constat : Ah Patpong ce n’est que ça !

A la fois marché de la contrefaçon, et zone de go-go bars, Patpong est quasiment devenu une attraction touristique parmi d

Aussi le choix de Bangkok comme sujet central de l’ouvrage, n’est pas lié à la gravité supposée du tourisme sexuel dans cette ville, mais davantage au fait que la Thailande a été, et demeure encore aujourd’hui perçue comme l’incarnation même de la prostitution dans le tourisme.

L’intérêt de cette étude ne réside donc pas dans son ampleur, la prostitution à destination des étrangers ne représentent qu’un volume marginal de l’offre destinée aux locaux, mais dans la volonté explicite de ne pas adhérer aux a priori qui entourent le phénomène du tourisme sexuel. L’approche voulue est donc strictement sociologique et empirique, et tant pis si elle aboutit à bousculer quelques clichés pourtant bien installés.

Où commence la sincérité d’une relation ? Quelle rémunération marque la vénalité d’un échange ? La prostitution étant une pratique quasi universellement dépréciée la définition du prostitutionnel importe, pour les hommes comme pour les femmes concernés. Mais les échanges sexuels en contexte touristique apparaissent comme un cas exemplaire où les normes morales habituelles qui déterminent les frontières du prostitutionnel sont mises à mal par l’expérience pratique de la différence, révélant ainsi leur fragilité.

L’industrie du malentendu

salon de massage Bangkok
Loin de Patpong, la prostitution de masse se déroule dans des établissements discrets et anonymes, fréquentés par la clientèle locale

La lutte contre le tourisme sexuel, un objectif consensuel s’il en est, comporte à ce titre une certaine forme d’hégémonie culturelle occidentale: la morale (la notre) veut qu’un acte sexuel qui comporte une compensation financière entraine forcément une forme de domination, d’asservissement et d’humiliation.

Bon nombre de lecteurs seront ainsi sans doute surpris d’entendre la parole de ces « victimes » et de constater qu’elles (ou ils) ne se considèrent pas comme des prostituées. Cette dénomination péjorative étant réservée à la prostitution de rue, qui existe aussi à Bangkok et qui s’adresse exclusivement à une clientèle de locaux

A Patpong, si l’on se prostitue on n’est pas nécessairement prostituée. Certes, les jeunes femmes peuvent ainsi être qualifiées par les personnes extérieures au quartier, mais pour la plupart, y compris pour elle-même, elles restent avant tout des danseuses, des serveuses.

Même constatation pour les hommes qui fréquentent le quartier :

Pour la majorité des hommes rencontrés, les prostituées ne sont pas que prostituées ; elles ne se réduisent pas à leur sexualité, encore moins à leur sexe. Elles ont souvent un nom, un parcours, une vie

À Bangkok, la prostitution est une industrie réglementée et segmentée en fonction de plusieurs critères. La principale division est une division nationale: les établissements pour thaïlandais ne se mélangent pas avec ceux pour étrangers, notamment occidentaux.

Patpong apparaît ainsi comme un espace privilégié pour penser la pluralité des économies qui traversent les échanges intimes. Alors que le quartier a longtemps été associé à l’indignité du tourisme sexuel, il permet en réalité de saisir, sur un espace limité, circonscrit et défini, la diversité des relations et l’intrication parfois subtile entre différentes formes de rémunération.

Patpong reste donc un cas particulier, puisque le quartier réussit à regrouper à la fois des go-go bars et de nombreux établissements de loisirs classiques (bars, restaurants, discothèques) très fréquentés, alors que la proximité immédiate d’une zone de prostitution devrait logiquement rebuter une clientèle jeune et festive.

Lira aussi : Lady bar : Toute la vérité !

Présentation de l’éditeur

À partir d’une enquête ethnographique conduite à Patpong, un quartier de Bangkok dédié au commerce international du sexe, cet ouvrage montre le quotidien des prostitué-e-s et les relations qui les unissent à leurs clients.

Contre une lecture réductrice des échanges prostitutionnels, la sociologie permet d’interroger la diversité des « économies intimes » qui traversent les relations, de penser la complexité des rapports de pouvoir qui unissent – le temps d’une « passe » ou d’un amour – des individus que tout semble opposer.

no money no honey
Sébastien Roux, Editions la Découverte

Mais comprendre ces relations impose également d’en saisir la gestion politique et normative. Le travail de terrain est ainsi complété par la généalogie de la catégorie « tourisme sexuel » qui interroge les formes contemporaines d’engagement politique et de mobilisation transnationale.

Et si la lutte contre le tourisme sexuel est aujourd’hui une cause consensuelle, l’histoire rappelle que la construction sociale des problèmes sociaux est le produit d’investissements souvent contradictoires, parfois problématiques, qui – assis sur l’évidence de leur objectivité supposée – font plus que dénoncer : ils transforment aussi le monde.

En articulant ethnographie et histoire, en interrogeant les relations prostitutionnelles et les jugements qu’elles suscitent, ce livre explore des unions aux frontières de l’acceptable. Et le tourisme sexuel apparaît alors comme un objet privilégié pour penser la mondialisation des questions sexuelles et saisir, à travers lui, les transformations contemporaines du politique.

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Olivier Languepin

Par Olivier Languepin

Journaliste basé à Bangkok depuis 2006. Rédacteur en chef de thailande-fr.com.

2 réponses sur « Patpong, ethnographie du tourisme sexuel »

L’objectif est en fait de copier le modèle suédois, qui punit sévèrement les clients de prostituées. Mis en place en 1999, il prévoit de lourdes amendes et des peines de prison pouvant aller jusqu’à six mois. Les sanctions seraient progressives : d’abord un avertissement, une mise en garde, puis une amende et une peine de prison.

D’ailleurs le débat actuel en France reflete bien cette ideologie dominante avec les propos de Mme Bachelot qui resume bien l’absence de débat et les certitudes des bein pensant

« la prostitution n’est jamais volontaire, et les prostituées sont d’abord des victimes. « 

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