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Edito

La Thaïlande, Daech et nous

Les Français qui pensent que la Thaïlande est à l’abri de la folie djihadiste et des terroristes de Daech se trompent lourdement. L’Asie du Sud-Est est dans la ligne de mire des djihadistes depuis longtemps.

Deux semaines après les attentats sanglants de Paris, et quelques jours après l’hommage de la France aux 130 victimes, le temps de la réflexion et des questions est peut-être venu.

Tout d’abord l’union nationale autour de la mémoire des victimes, et de la riposte guerrière de la France en Syrie, commence à se fissurer.

Plusieurs parents, frères et sœurs des victimes du 13 novembre ont refusé purement et simplement d’assister aux cérémonies officielles.

«Merci monsieur le président, messieurs les politiciens, mais votre main tendue, votre hommage, nous n’en voulons pas et vous portons comme partie responsable de ce qui nous arrive! C’est plus tôt qu’il fallait agir»,

écrit Emmanuelle Prévost, la sœur de François-Xavier Prévost, une des victimes des attentats de Paris, qui appelle au boycott de l’hommage national.

Quant à Eric Ouzounian, qui a perdu sa fille de 17 ans massacrée au Bataclan avec 130 autres personnes, il publie une tribune au vitriol contre la politique de la France pour expliquer son absence aux cérémonies du gouvernement.

Eric Ouzounian, qui a perdu sa fille de 17 ans massacrée au Bataclan avec 130 autres personnes
Eric Ouzounian, a perdu sa fille de 17 ans massacrée au Bataclan avec 130 autres personnes

L’Asie et la Thaïlande en première ligne

Les Français qui pensent que la Thaïlande est à l’abri de la folie djihadiste et des terroristes de Daech se trompent lourdement.

L’Asie du Sud-Est est dans la ligne de mire des djihadistes depuis longtemps.

Les groupes terroristes en Asie du Sud-Est
Les groupes terroristes en Asie du Sud-Est

Le Straits Times a ainsi révélé que des militants islamiques malaisiens clandestins aux Philippines projetaient de former un groupe affilié à l’Etat Islamique en Asie du Sud-Est.

Un groupe qui rassemblerait des Malaisiens, des Philippins et des Indonésiens.

Tous les analystes qui connaissent la région confirment que l’Asie est en première ligne.

Comment ne pas penser aux attentats de Bangkok en août 2015, de Bombay en juillet 2011 ou encore de Kunming en Chine en mars 2014 ? Et nous en passons tant d’autres. Car l’Asie est elle aussi en première ligne dans la lutte contre Daech, cette pieuvre tentaculaire qui se nourrit de l’ignorance et des peurs.

peut-on lire dans un éditorial du site Asyalist, spécialisé dans l’actualité du continent asiatique.

De 4 à 11% des musulmans approuvent Daech

Plus intéressant encore, un sondage effectué en Malaisie et en Indonésie, deux pays unanimement reconnus comme pratiquant un islam modéré, et qui semble bousculer un peu la rhétorique sur les “bons” et les “mauvais” musulmans.

La vérité c’est que comme de nombreux musulmans avaient approuvé les attentats du 11 septembre contre les Etats-Unis, ils sont aussi nombreux à approuver les actions de Daech et les massacres de Paris.

Daech en Asie
Mais même si Daech pouvait recruter seulement 0,1 % des 13 millions d’Indonésiens et Malaisiens qui sympathisent avec sa cause, les conséquences seraient dévastatrices.

Selon le dernier sondage du Pew Research Center, publié le 17 Novembre, environ 4 % de la population indonésienne a une vue “favorable” de Daech. Le pourcentage en Malaisie, voisine directe de la Thaïlande est encore plus élevé, soit 11%.

Mais la population de la Malaisie étant de seulement 30 millions, notre voisin compte «seulement» 3,3 millions de partisans de Daech.

C’est rassurant, car en Indonésie il y en a plus de 10 millions.

Nos voisins : 13 millions de djihadistes ?

Bien sur, il ne s’agit que d’un sondage, et cela ne signifie pas que tout ceux qui approuvent Daech dans un sondage sont prêts à prendre les armes et commettre des attentats.

Selon les estimations de la CIA, Daech dispose encore seulement de 20.000 à 35.000 combattants en Irak et en Syrie, et a réussi à occuper une large bande de terrain dans les deux pays, et à perpétrer des attaques terroristes dans de nombreuses autres parties du monde.

Mais même si Daech pouvait recruter seulement 0,1 % (soit un sur mille) des 13 millions d’Indonésiens et Malaisiens qui sympathisent avec sa cause (soit 130.000 combattants),  les conséquences seraient dévastatrices.

“De Kunming à Dacca, une lame de fond est apparue : l’État Islamique cherche désormais une profondeur stratégique en Asie pour assurer sa force de frappe globale. Et de multiplier les foyers de violence extrême et de recrutement de combattants. Il nous faut parler maintenant de l’Asie centrale : nous republions aujourd’hui l’enquête édifiante de Sylvie Lasserre au Kirghizistan, où sont passés 80 % des terroristes français.”

concluent Joris Zylberman et Antoine Richard, journalistes et éditorialistes à Asyalist.

La faillite des élites françaises

Le politologue et sociologue, Gilles Kepel, internationalement reconnu comme l’un des meilleurs spécialistes du discours djihadiste et de l’islam en France, estime lui aussi dans une tribune publiée récemment que le 13 novembre est le résultat d’une faillite des élites politiques françaises.

Je fais une critique au vitriol de la façon dont nos élites politiques conçoivent la nation. La France – peut-être pour un Suisse cela apparaît-il de façon claire – est gangrenée par une haute fonction publique omnisciente et inculte qui méprise l’université, notamment les études qui sont dans mon domaine. Donc on a abouti à ce à quoi on a abouti…

D’une manière générale, on a peine à croire que le gouvernement n’assume pas un peu plus ses responsabilités dans le massacre du 13 novembre : la moindre des choses aurait été pour le ministre de l’intérieur de démissionner, après un tel échec.

Mais les hommes politiques français, tous issus de la fonction publique, sont tellement habitués à ne jamais être jugés ou sanctionnés pour leurs erreurs, que cela ne leur est même pas venu à l’idée.

Ils savent que leur emploi à vie et leur retraite dorée ne seront jamais remis en cause, quoiqu’il fassent.

Même pas un mot d’excuse ou une vague auto critique : juste rien.

Par Olivier Languepin

Journaliste basé à Bangkok depuis 2006. Rédacteur en chef de thailande-fr.com.