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Edito

Les vrais enjeux de la révolte thaïlandaise

Si l’on s’en tient aux apparences : rien de nouveau sous le ciel de Thaïlande. Un politicien corrompu défile dans les rues de Bangkok pour faire démissionner le gouvernement et prendre la place d’un autre politicien tout aussi corrompu.

Si l’on s’en tient aux apparences : rien de nouveau sous le ciel de Thaïlande. Un politicien corrompu défile dans les rues de Bangkok pour faire démissionner le gouvernement et prendre la place d’un autre politicien tout aussi corrompu.

Du point de vue occidental Suthep Thaugsuban présente assez peu de garantie pour l’avenir du pays : sa volonté d’empêcher à tout prix le déroulement des prochaines élections fait de lui un paria pour les grandes démocraties, qui ont toutes dénoncé cette démarche anticonstitutionnelle.

Mais le fait est que le mouvement qui déchire en ce moment la Thaïlande va bien au delà de la personnalité de Suthep, un vieux cacique du Parti Démocrate qui se retrouve soudain dans le rôle un peu incongru d’un émeutier recherché par la police comme un vulgaire conspirateur.

« Ce qui nous choque le plus dans la présentation des médias occidentaux, c’est que nous sommes toujours décrits comme des anti-démocrates qui veulent supprimer les élections. C’est complètement le contraire : nous voulons d’abord réformer le système pour avoir de vraies élections et une vraie démocratie »

a déclaré  Vittayen Muttamara, Managing Director de Blue Sky TV (une chaîne affiliée au Parti Démocrate qui retransmet en direct les manifestations) au cours d’une conférence de presse au FCCT le 16 janvier.

Un tribun qui revient de loin

Il faut dire que Suthep Thaugsuban revient de loin : il a été touché par plusieurs scandales politiques au cours des deux dernières décennies, et une partie des Thaïlandais l’estiment co-responsable avec le Premier ministre de l’époque (Abhisit Vejjajiva) de la répression contre les émeutes des “chemises rouges” en 2010 qui a fait 90 morts.

Suthep était alors vice-Premier ministre et il a autorisé l’utilisation de la force par l’armée contre les partisans de l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra, qui occupaient le centre de Bangkok.

Suthep est donc actuellement sous le coup d’une double procédure : une accusation de meurtre liée aux événements de 2010 (le procès est en cours), et un mandat d’arrêt pour sédition qui peut en fait conduire à son arrestation à tout moment.

Alors qu’il a longtemps fait partie des politiciens roublards, Suthep Thaugsuban s’est révélé un chef qui inspire la dévotion chez ses “fidèles”, et ce pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, il s’est exposé pour prendre la tête des manifestations, notamment en démissionnant du Parti démocrate, auquel il adhérait depuis 1979. Cette décision peut être interprétée comme une tactique visant à épargner au parti des répercussions judiciaires, mais les manifestants y voient un choix courageux, car il a aussi renoncé à l’immunité dont il bénéficiait en tant que député.

écrit Veena Thoopkrajae, éditorialiste à The Nation. (1)

Des élections pour quoi faire ?

La volonté du gouvernement de désamorcer la crise en organisant de nouvelles élections est louable dans le principe, mais dans les faits, la date du 2 février (dans 15  jours) sera sans doute compliquée à tenir.

Dans 28 circonscriptions aucun candidat n’est enregistré et dans  22  un seul candidat se présente. Or le Parlement thaïlandais compte 600 élus  et doit avoir 95% de ses membres pour pouvoir siéger et désigner un nouveau gouvernement. S’il manque 30 députés à l’appel, il ne sera pas en mesure de travailler et d’autres élections seront nécessaires.

Un report semble désormais inévitable, mais le gouvernement en place s’accroche à tous prix à la date du 2 février : un nouveau mandat par les urnes , même sans véritables opposants, serait un moyen de réaffirmer sa légitimité face aux manifestations de rue.

La mémoire courte des Français

Il est assez amusant de voir les commentateurs français tomber à bras raccourci sur Suthep et ses manifestants de « l’élite aristocratique de Bangkok qui lutte pour ses privilèges  » parce qu’ils réclament une refonte du système actuel avant d’organiser des élections.

Certains commentateurs ont même opposé les manifestations du Cambodge contre les abus de Hun Sen à celles de Bangkok : d’un coté des foules qui réclament plus de démocratie, et de l’autre moins de démocratie.

Ont-ils seulement le souvenir des circonstances qui ont entourées la naissance de la Ve république, cet horrible régime dictatorial qui sert aujourd’hui à gouverner la France ?

La IVe république était certes une démocratie, et ni plus ni moins que la Thaïlande d’aujourd’hui (avec le même mode de scrutin d’ailleurs, de liste et proportionnel) : qui oserait dire le contraire ?

Mais une démocratie très dysfonctionnelle et très éloignée des préoccupations des Français. Les Premier ministres sous la IVe république restaient en moyenne au pouvoir 5 mois car les gouvernements étaient faits et défaits par des intrigues de couloir au Parlement.

Ce qu’a fait le général de Gaulle en 1958 est bien « pire » que ce que demande Suthep aujourd’hui : il a pris le pouvoir par la force (1), et écrit sa propre Constitution (dont le fameux article 16, taillé sur mesure pour lui, qui donne des pouvoirs de dictateur au Président en cas d’urgence) avant d’organiser de nouvelles élections. Qui s’en plaint aujourd’hui ?

Suthep n’a peut être pas l’envergure du général de Gaulle, mais sa démarche n’est pas très éloignée : réformer un système qui ne fonctionne qu’au bénéfice des élus et de leurs intérêts au détriment de ceux de la Nation tout entière. Car comme le disait si bien Edouard Herriot (trois fois Président du Conseil sous la IIIe république) :

« La politique, c’est comme l’andouillette. Ça doit sentir un peu la merde, mais pas trop ».

 

(1) Voir une traduction complète de l’article sur Courrier International

(2) En théorie, le général de Gaulle a été nommé par le Président de la République de l’époque (René Coty), mais sous la menace directe des généraux qui avaient pris le pouvoir à Alger.

 

Olivier Languepin

Par Olivier Languepin

Journaliste basé à Bangkok depuis 2006. Rédacteur en chef de thailande-fr.com.

14 réponses sur « Les vrais enjeux de la révolte thaïlandaise »

suthep est juste un arriviste manipulateur ki veut etre vizir a la plce du vizir un clown pitoyable et dangereux

De Gaulle est l’homme qui a proposé l’autodétermination des colonies françaises par référendum, c’est l’homme qui a instauré l’élection du président de la république au suffrage universel, c’est lui qui a pratiqué le plus (et de loin) le référendum à chaque fois qu’il y avait un grand projet et il était tellement démocrate qu’il a démissionné dès qu’un des référendums qu’il a proposé lui a été défavorable alors qu’aucune loi ne l’y obligeait. C’est aussi lui qui a su arrêter la guerre d’Algérie et donner à la majorité de ses habitants le pouvoir légitime qu’ils méritaient (avant lui, il y avait deux collèges électoraux, un majoritaire pour la minorité «pied noir» et un minoritaire pour la majorité arabe). La démocratie est basées sur 4 principes principaux : Tout le monde peut se présenter et voter aux élections, une personne = une voie, celui qui a obtenu la majorité des voies (absolue ou relative suivant les modes de scrutin) est élu, celui qui est élu obtient le pouvoir pour toute la durée du mandat prévu. Si Suthep ne peut en aucun cas être considéré comme un démocrate, pas plus que ses réformes, c’est parce que son «comité du peuple» n’est sensé être élu par tous mais nommé par lui et par les représentants du patronnât (qui lui est favorable), et parce que sont but affiché depuis le début de cette protestation est d’éradiquer une des tendances politique du pays (de surcroît celle qui obtient généralement le plus de voies et de loin). Or, il est impossible d’empêcher démocratiquement une tendance politique (majeur ou non) de se présenter et / ou d’avoir des élus et / ou d’obtenir le pouvoir. C’est pour cela qu’aucun démocrate au monde ne peut considérer ce mouvement comme démocratique. Par ailleurs, il faut considérer que si c’est protestataires arrivaient à leurs fins, évidemment la majorité qui se trouverait ainsi privé de leur vote se révolteraient et la Thaïlande rentrerait dans un nouveau cycle de violence. La maladie mortelle de la Thaïlande depuis 80 ans est que des personnes influentes, des partis politiques et l’armée pensent qu’il est acceptable de prendre le pouvoir par des moyens non démocratiques, qu’il s’agisse de coup d’état militaires ou civiles ou de détournement de lois. La seule solution pour que la Thaïlande vive enfin dans la paix et la stabilité est l’acceptation par tous des règles démocratiques. Après cela, il appartiendra à chaque parti de présenter des programmes est des leaders capables de remporter une majorité de voix durant des élections justes afin d’arriver au pouvoir légitimement. Quoi de plus simple et évident ?

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