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Drogues : le déclin du triangle d’or

Cette région située aux confins du Laos, de la Thaïlande et du Myanmar (Birmanie) fournissait autrefois 70 % de l’opium mondial. Mais beaucoup de producteurs de pavot ont abandonné cette culture, sous la pression de la Chine notamment. Sans trouver pour autant d’autres moyens de subsistance.

Cette région située aux confins du Laos, de la Thaïlande et du Myanmar (Birmanie) fournissait autrefois 70 % de l’opium mondial. Mais beaucoup de producteurs de pavot ont abandonné cette culture, sous la pression de la Chine notamment. Sans trouver pour autant d’autres moyens de subsistance.

Des champs de pavot, des tribus montagnardes fumeuses d’opium et des laboratoires de fabrication d’héroïne cachés dans la jungle : c’est l’image que l’on a toujours du Triangle d’or. Mais la réalité est tout autre : après avoir été pendant des années le premier producteur d’opium, cette région d’Asie du Sud-Est est aujourd’hui un acteur mineur dans le commerce mondial de l’héroïne.

« Cette région garde une partie de son aura et elle continuera encore longtemps à inspirer les romanciers, concède Antonio Maria Costa, directeur exécutif de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Mais nous sommes bien placés pour observer qu’elle se dirige rapidement vers une éradication de l’opium ».

Le déclin du Triangle d’or est une victoire importante dans la guerre contre la drogue, même si l’on en parle peu. Reste à savoir si ce succès s’inscrira dans la durée.

Il y a trente ans, les régions aux confins du Laos, de la Thaïlande et du Myanmar produisaient plus de 70 % de tout l’opium vendu sur la planète, l’essentiel étant raffiné sous forme d’héroïne. Aujourd’hui, cette zone ne représente plus que 5 % environ de la production mondiale, si l’on en croit l’ONUDC

Que s’est-il passé ?

La pression économique de la Chine, les coups de filet contre les producteurs d’opium et la préférence des mafias pour la production de méthamphétamine semblent avoir joué un rôle prépondérant. Parallèlement, certains groupes rebelles qui se finançaient auparavant avec l’argent de la drogue disent aujourd’hui inciter les agriculteurs à abandonner la culture du pavot.

Résultat, le Triangle d’or a été éclipsé par le Croissant d’or – la zone de culture du pavot couvrant une partie de l’Afghanistan et des pays voisins, qui fournit aujourd’hui 92 % de l’opium de la planète, selon les Nations unies.

Un aspect frappant du déclin du Triangle d’or est le rôle joué par la Chine dans les régions productrices d’opium pour éradiquer les cultures de pavot. Débouché important pour l’héroïne produite dans la région, la Chine a vu monter en flèche le nombre de toxicomanes et de cas de sida dus à des seringues contaminées.

La région autonome Wa, dans le nord-est du Myanmar, à la frontière avec la Chine, qui produisait environ 30 % de l’opium birman, en a été déclarée exempte l’an dernier par les Nations unies. Les autorités locales ont interdit la culture de pavot et déroulé le tapis rouge aux investissements chinois dans le caoutchouc, la canne à sucre et les plantations de thé, ainsi que dans les casinos et d’autres secteurs.

Le rôle de la Chine

« Le rôle de la Chine a été sous-estimé », assure Martin Jelsma, un chercheur néerlandais qui a beaucoup écrit sur le trafic de drogue en Asie.

« Le principal levier de la Chine est économique, poursuit-il. Ces zones frontalières du Myanmar sont désormais bien plus imbriquées économiquement avec la Chine que le reste du pays. Les autorités locales ont parfaitement compris que, si elles voulaient attirer des investissements, la coopération avec la Chine était une nécessité. »

Le Myanmar reste le deuxième fournisseur d’opium de la planète, mais loin derrière l’Afghanistan : sa production a diminué de 80 % au cours de la dernière décennie. Kon Jern, l’un des chefs de l’armée rebelle de l’Etat Shan, basée le long de la frontière du Myanmar avec le nord de la Thaïlande, affirme qu’il lutte contre la culture de pavot parce que les milices gouvernementales et les fonctionnaires corrompus profitent du trafic d’opium. « Ils vendent la drogue, ils achètent des armes, et ils utilisent ces armes contre nous », affirme-t-il. Au Laos, les superficies consacrées à la culture du pavot ont diminué de 94 % depuis 1998. Le pays produit désormais si peu d’opium qu’il est peut-être même devenu importateur net, indique l’ONU.

Cette forte décrue pourrait ne pas durer si les paysans ne trouvent pas d’autres moyens de subsistance, mettent en garde certains experts. Le géographe Pierre-Arnaud Chouvy, chargé de recherche au CNRS, rappelle que la Thaïlande a mis trente ans pour détourner les paysans de la culture du pavot. Une transition favorisée par la famille royale thaïlandaise, qui a encouragé les tribus montagnardes productrices d’opium à mettre à profit le climat frais de leur région pour planter du café, des noix de macadamia et des légumes. « Au Laos et au Myanmar, précise M. Chouvy, la diminution a été très rapide. Mais est-ce que cela va durer ? »

Il y a quatre ans, des agriculteurs de Banna Sala, un hameau isolé du Laos habité par plusieurs centaines de Hmongs, cultivaient le pavot en toute impunité. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Et certains d’entre eux sont furieux. « Maintenant, je n’ai pas les moyens d’envoyer mes enfants à l’école, s’indigne Jeryeh Sigya, 34 ans, mère de sept enfants. Avant, elle troquait l’opium qu’elle cultivait contre du savon, du sel et des vêtements. « Si on me laissait cultiver le pavot, je le ferais. »

Kon Jern, le chef rebelle birman, affirme que les agriculteurs ont du mal à changer de cultures. « S’ils pratiquent d’autres cultures, personne ne vient acheter leurs produits – les transports fonctionnent mal », explique-t-il.

Si l’on ne veut pas que ces villages enclavés se remettent à cultiver l’opium, il faut les aider et construire des routes, des écoles et des hôpitaux, disent les experts. Mais le Myanmar, qui est dirigé par une junte militaire, pose un problème aux pays occidentaux. Les Etats-Unis lui imposent un embargo commercial. L’Union européenne a suspendu le régime de préférence douanière dont elle faisait bénéficier le Myanmar, ainsi que la coopération dans le domaine de la défense, limitant son aide à l’humanitaire.

« La politique de boycott et d’isolement signifie, bien entendu, que très peu d’aide au développement et d’assistance humanitaire parviennent au Myanmar, assure M. Jelsma, le spécialiste néerlandais des drogues. Il y a donc fort à parier que ce recul du pavot ne durera pas ».

Thomas Fuller The New York Times Voir aussi

Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) Cette agence de l’ONu rassemble de nombreux données sur la production de stupéfiants dans le monde.

Redaction Bangkok

Par Redaction Bangkok

La rédaction de thailande-fr est installée à Bangkok depuis 2007, avec un rédacteur en chef, des pigistes, et des stagiaires d'écoles de journalisme et de communication.

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