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La révolution conservatrice thaïlandaise

En apparence rien n’a changé à Bangkok : les opposants occupent les rues de la capitale pour demander la démission du gouvernement et du Premier ministre. Seule la couleur des chemises n’est plus la même, et une fois de plus l’armée affirme qu’elle restera neutre, mais n’exclut pas non plus d’intervenir si …

En apparence rien n’a changé à Bangkok : les opposants occupent les rues de la capitale pour demander la démission du gouvernement et du Premier ministre. Seule la couleur des chemises n’est plus la même, et une fois de plus l’armée affirme qu’elle restera neutre, mais n’exclut pas non plus d’intervenir si …

Vue avec le regard d’un démocrate occidental, la situation actuelle de la Thaïlande s’apparente à une impasse totale : d’un coté un gouvernement élu qui est confronté à une contestation massive, et de l’autre une opposition qui a décidé de boycotter les élections si elle n’obtient pas auparavant la désignation d’un « conseil de gens biens » pour réformer le pays.

On croit rêver : juridiquement parlant la posture actuelle de Suthep Thaugsuban, le dirigeant des manifestants, relève au mieux des tribunaux et au pire des urgences psychiatriques.

Mais son argument fait mouche auprès de classes moyennes exaspérées par le clientélisme et le népotisme de la famille Thaksin qui règne, démocratiquement bien entendu, sur la Thaïlande depuis 2001.

Si la démocratie est à ce point dévoyée qu’elle aboutit à un système qui assimile le gouvernement aux caprices d’un seul homme, pourquoi ne pas en changer les règles ?

Complètement mégalo ou génial visionnaire ?

Suthep Thaugsuban est une anomalie inacceptable pour les grandes démocrates que nous sommes, nous autres les occidentaux. Et pourtant difficile de ne pas sentir comme un petit parfum révolutionnaire dans l’air face à la mobilisation qui envahit les rues de Bangkok : une sorte de mai 1968 à l’envers.

Révolutionnaire comme les émeutiers de mai 1968 qui voulaient secouer la France sclérosée des années 60. Les manifestants de mai 68 n’étaient pas réalistes non plus : ils ne voulaient pas de nouvelles élections, ils voulaient changer complètement le système et la société capitaliste.

« C’est la chienlit » leur avait t-on répondu alors, mais dans le fond ils avaient raison et ce sont eux qui ont gagné  sur le long terme. La France avait un besoin urgent de réforme en profondeur.

La génération de mai 68, dont les références étaient assez éloignées de la démocratie parlementaire (à moins de considérer Mao et Lénine comme des modèles de démocrates)  sera celle qui prendra  le pouvoir dans la politique, les entreprises et les médias dans la France moderne des années 80.

D’ailleurs dans les années 1960, la France n’était pas une démocratie tellement plus avancée que la Thaïlande d’aujourd’hui. Elle était dirigée par un général à la retraite, s’appuyant sur un parti immanquablement majoritaire aux élections : le Parlement n’était qu’une chambre d’enregistrement qui approuvait sans véritable débat toutes les lois proposées par le gouvernement.

Comme cette loi d’amnistie de 1966 qui effaçait toutes les peines liées aux crimes commis pendant la guerre d’Algérie…

Le parti gaulliste (RPF, UDR…) et ses différents avatars ne risquait pas perdre les élections : il était majoritaire dans les campagnes conservatrices, et à l’époque c’est la France rurale qui faisait et défaisait les Parlement.

En 1968, le plus ancien parti de France (le parti socialiste) était très populaire, mais il n’avait remporté aucune élection depuis plus de 30 ans.

Pour critiquer la situation de la démocratie française sous la Ve république, son secrétaire général (un certain François Mitterrand) avait publié en 1964 un ouvrage au titre évocateur : « Le coup d’Etat permanent« …

Le mouvement qui agite en ce moment la Thaïlande est aussi un ras le bol spontané contre un régime au bout du rouleau. Comme en 68 on lui oppose les règles juridiques et constitutionnelle de la démocratie, et on lui reproche son « gauchisme » : ne pas respecter les sacro saintes élections.

Comme en mai 68 le mouvement de contestation est parti d’une indignation spontanée et a complètement pris de vitesse les partis politiques traditionnels qui ont pris le train en marche.

« Soyons réaliste, demandons l’impossible »

Le révolte de Suthep est une révolte largement spontanée d’une génération exaspérée par la corruption et les magouilles politiques.  Thaksin et ses différents avatars au pouvoir (beau-frère, soeur etc…) n’ont pas inventé la corruption et les achats de votes en Thaïlande, mais il les a institutionnalisés, il en a fait l’essence même de son régime.

Aujourd’hui ce que veulent les opposants au régime actuel, ce n’est pas moins de démocratie, mais une autre démocratie. Pas la contrefaçon « made in Thailand » inventée par l’actuel gouvernement.

La Thaïlande n’a pas besoin de subventions absurdes qui sont en train de ruiner le pays et qui ne servent qu’à institutionalliser la corruption et l’achat de votes. C’est de cette Thaïlande que les manifestants ne veulent plus, de cette démocratie toute en apparence, mais au service des prébendes d’un régime aux créances douteuses.

La Thaïlande a besoin de plus d’investissement dans les infrastructures, le transport, la recherche et l’éducation.

Où sont les Acer, Lenovo, Samsung, Daewoo ou Hyundai thaïlandais ? La Thaïlande ce compte pas une seule marque industrielle internationale d’exportation mondiale, à l’inverse de ses concurrents de l’Asie du Sus-Est, Taiwan et Chine.

Ce n’est pas en subventionnant le riz que l’on créera l’industrie du futur qui permettra aux « pauvres rouges démocrates ruraux » de s’émanciper, de gagner correctement leur vie sans être des assistés, au lieu de recevoir l’aumône d’un gouvernement qui se soucie de leur avenir comme d’une guigne.

Lorsque le programme de subvention au riz aura définitivement fait faillite (ça ne saurait tarder, car dans certaines régions les retards de paiement atteignent quatre mois), les riziculteurs n’auront que leur yeux pour pleurer : plombé par ses subventions pharaoniques la Thaïlande a sacrifié sa place de premier exportateur mondial de riz, et les parts de marché perdues seront longues à reconquérir.

Mais les gouvernements populistes aiment bien les assistés : c’est un électorat captif qui ne peut plus leur échapper.  C’est aussi leur vision de la démocratie : on paye et on est récompensé par des voix et du pouvoir.

 

Olivier Languepin

Par Olivier Languepin

Journaliste basé à Bangkok depuis 2006. Rédacteur en chef de thailande-fr.com.

13 réponses sur « La révolution conservatrice thaïlandaise »

Anti-Taksin primaires contre anti-Suthep primaires…
Essayer de nous prouver que l’un est au moins aussi corrompu de l’autre, que l’un a plus massacré que l’autre, et qu’alors ça rendrait l’autre plus légitime… c’est indigne de la part d’un européen.
Le meilleur des deux serait surement celui qui éprouve des regrets et souhaite sincèrement un système meilleur pour tous les thaïlandais.

quand le « journaliste » dit « la contrefaçon made in thailande inventée par le gouvernement actuel, il ferai bien de vérifier ses informations. la constitution thailandaise a été peaufinée par les démocrates lorsau’ils étaient au pouvoir et maintenant ils manifestent contre le régime actuel qui ne fait qu’appliquer la constitution. je ne dis pas que Taksin est mieux que Suthep. pour moi, ils sont interchangeables. ils n’ont qu’un but: se remplir les poches. comparer « 68 » aux évènements thai, complètement à côté de la plaque. les manifestants d’aujourdhui sont issus des classes supérieures qui ne tiennent pas à perdre leurs prérogatives et privilèges. ensuite Suthep cherche à éviter de gros problème et d’échapper à un procès vu qu’il est responsable de la mort de 91 red shirt en 2010, et avec toutes les gamelles qui lui collent au c..
voilà, il faut toujours vérifier ses sources d’horizons différents avant d’émettre un jugement

Enfin, un article sensé, qui rend compte correctement de la sitution. Cela fait du bien, au lieu de lire les éternelles stupidités des media occidentaux sur le sujet. J’ajouterais que la révolte thaïlndaise me paraît plus morale que politique, c’est ce que ne voient pas les journalistes occidentaux qui plaquent leur grille d’analyse politique sans chercher à comprendre.

Aah , intéressant ce commentaire de Georges sur Suthep.
J’avoue ne rien connaitre sur ce personnage.
J’aimerais donc que vous nous en parliez, histoire de savoir ce qui risque d’arriver en Thaïlande si cet opposant arrivait au pouvoir.
J’aimerais aussi connaitre l’esprit qui règne chez les thais jaunes en ce moment. Vivent-ils cette « révolte » comme nous avons vécu mai 68 ? Qu’espèrent-ils de Suthep s’il n’est pas démocrate ? Une redistribution des pots de vin ?
Un petit résumé de l’histoire politique en Thaïlande serait, me serait, utile.
Merci pour vos articles et pour les commentaires.

MSG pour le redac en chef !!!

J’espère que vous ne le payez pas pour écrire autant de fausses informations !!!

J’ai toujours le même problème pour comprendre ce Monsieur ( OL) .

comment peut il ecrire un tel concenté de contre verités.???

Comment peut il être de si mauvaise fois ?
seul un anti Taksin primaire peut écrire autant d’absurdités par ligne.( suthep exaspéré par la corruption !!! surement la sienne et celle de ses amis)
Je rappelle que le parti démocrate aurait du être dissous pour corruption en 2011 !!
Pendant 2 ans au pouvoir ceux qui réclament aujourd’hui des réformes n’ont absolument rien fait d’autre que la chasse aux » sorcières » fermant de nombreux sites internets hostiles à leurs pouvoi, et je ne reviendrais pas sur le massacre des chemises rouges organisé et commandité par le même irresponsable politique !! suthep .
J’aurai du mal à laisser mes enfants dans un pays gouverné par de tels individus.

La France de 1968 n’a rien à voir avec la Thaïlande de 2013 ! Ce journaliste n’était sans doute pas né en 1968, sinon, il ne raconterait pas de telles bêtises. Dire que le Général de Gaulle était un dictateur est une insulte à tous les français. Mr Suthep n’est pas une référence comme démocrate. D’ailleurs, la fameuse loi d’amnistie qu’il conteste, il aurait été un des premiers bénéficiaires … Comme démocrate, chapeau ! C’est un dictateur, tout simplement. Il a quand même fait tirer à balles réelles sur les chemises rouges en 2010, il a quatre vingt-dix morts sur la conscience. Les français respectent la démocratie, les résultats des élections, contrairement à ce mouvement minoritaire dans le pays, rappelez-le si vous voulez être objectif comme doit l’être tout journaliste.

Bien d’accord, de nouveau, avec Olivier Languepin. Le parallèle avec mai 68 est intéressant car, à mon sens, le mouvement auquel on assiste dans le royaume dépasse le cas spécifique de la Thaïlande, comme le fut 68 qui marqua au-delà des frontières françaises une rupture avec un monde qui apparaissait alors sclérosé. Il est aujourd’hui le produit d’une impasse dans laquelle nous mène l’emballement d’un système politico-économique mondial qui se nourrit d’une croissance effrénée des populations et des marchandises, anéantissant pour ce faire la diversité des traditions au seul profit de la course à l’argent.
Mais plutôt que d’une « révolution conservatrice » – expression qui pourrait faire penser aux années Reagan-Thatcher et au néo-libéralisme américain -, je m’en tiendrais plutôt à une rébellion tout à la fois populaire et réactionnaire. Car il s’agit bien ici d’une réaction contre une fuite en avant de moins en moins souhaitée de par le monde.
Et il est visible que le principe majoritaire qui fonde nos démocraties n’est plus en mesure de répondre à cette menace. Les propositions de Suthep Thaugsuban sont donc à mes yeux fondées.
Je m’en explique plus longuement sur ce fil :
http://librattitude.blogspot.com/2013/12/en-thailande-le-principe-majoritaire-ne.html

Annalyse nulle.
Comment compare une Republique faible a un puissant Royaume?
Tout sera decidement dit pour legitimer les abominations de PDRC…

alors là, je ne dis pas bravo pour cette analyse. pour 68, tout faux. Suthep n’est pas un personnage très « blanc » et a des casseroles au train arrière. je ne suis pas pour Taksin non plus. ensuite, la constitution actuelle est le fait des généraux et du gouvernement « démocrate d’ Abisit. ce sont eux qui l’on faite. Suthep ne veut pas la démocratie à laquelle il a donné son approbation . seulement un groupe de personnes non élues, nommées par qui???? là est la question. ne pas oublier qu’il est accusé d’avoir donné l’ordre de tirer sur les « rouges » en 2010. lire sa biographie et on voit que c’est un personnage peu recommandable. il joue son va-tout pour éviter une condamnation. tout le reste c’est du bla bla d’un soi-disant journaliste.

Eh curieusement le climat social et économique dans notre beau pays de France ne va pas tardé à être le miroir de ce qui se produit en Thailande

Bravo pour votre analyse, Monsieur ! Enfin un article qui explique correctement le fond du problème Thai. Je me suis souvent demandé si nous allions voir dans la presse un commentaire sensé sur la crise en Thailande. Notre « foutue » démocratie…, il y a bien longtemps que ce n’est que du vent. Les Thais sont, en ce moment, en train de lui mettre un bon coup de pied au fesses. Il faut espérer que les « instances bien pensantes » ne vont pas mettre leur grin de sel et « punir » ce magnifique pays.
Bravo aux Thailandais, également, pour votre courage, ne lâcher pas prise, tenez le coup. La finance et ses débordements sont un ennemi redoutable.

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