Lunette noire à la PSY (la star coréenne au carton planétaire) et look décontracté, un chamane débridé et un jeune dandy font rire les Thaïlandais sur la crise politique. « Nouvelles creuses en profondeur » apparaît ainsi comme une petite révolution dans l’univers très sérieux et consensuel des médias thaïlandais.

Discours partisan des chaînes privées, accroches sensationnalistes des télés publiques, provocations des uns et timidité éditoriale des autres, le paysage médiatique thaïlandais de ces derniers mois est aussi confus que tranché. L’émission en thaï « Jao Khao Teun » (littéralement « Nouvelles creuses en profondeurs ») sort du clivage chemise rouge/ chemise jaune (c’est à dire des partisans et des opposants au gouvernement actuel) et parvient à mélanger politique et humour avec succès.

Dans le petit studio de Bangkok ou est tourné le programme, on singe aussi bien la première ministre Yingluck Shinawatra que son rival, l’ancien député du parti Démocrate, Suthep Thaugsuban. Et le public adore : les tabous volent en éclats et chacun en prend pour son grade. L’émission, diffusé seulement sur internet a engrangé des centaines de milliers de fans.

« Actuellement, j’ai le sentiment que tout un chacun doit être classé dans une boîte ou l’autre : votre boîte ou la mienne. Alors qu’il pourrait y avoir des milliers et milliers de boîtes »

confie l’un des présentateurs évoquant le ton libéral de l’émission.

Créée il y a 5 ans par trois jeunes Thaï-Américains vivant à Bangkok, Nattapong Tiendee, Winyu Wongsurawat et sa sœur, Janya, l’émission n’avait pas prévue un succès si soudain. C’est la crise politique qui occupe le pays depuis 4 mois qui a fait décoller l’audimat de ce programme qui sort des sentiers battus. Sketchs décalés et humour acide ont ainsi au plus fort de la crise réunis près de 200 000 personnes par émissions – un très bon résultat pour un show web au budget modeste.

 

Une exception en Thaïlande

Dans ce programme qui pulvérise les tabous, l’ex-premier ministre exilé, Thaksin Shinawatra, frère de l’actuelle cheffe de gouvernement Yingluck et considéré comme encore très influent sur la direction des affaires thaïlandaises est représenté comme un satellite tournant autour de la terre. Quant à Suthep Thaugsuban, le chef du mouvement anti-gouvernemental, ses discours enthousiastes sur « la Grande Masse du Peuple » sont tournés en dérision.

Un tel humour peut paraître banale en Occident où les émissions satiriques sont nombreuses (Le Petit Journal, Les Guignols de L’info…) mais pour la Thaïlande, qui occupe la 135ème place en ce qui concerne la liberté de la presse dans le classement établi par Reporters Sans Frontières, c’est un vrai changement. Pour certains analystes politiques, c’est même une petite révolution dans la manière d’aborder la politique dans le pays. C’est le statut d’émission web qui permet au show sa relative liberté de ton, impossible sur une chaîne de télévision publique ou privée, lesquelles sont coincées entre traditionalisme, autocensure et malhonnêteté intellectuelle.

Pour autant tous les excès ne sont pas permis. Même si les acteurs politiques sont critiqués avec une quasi-totale liberté de ton, l’émission se garde de faire toute allusion à la famille royale. La Thaïlande, où la monarchie demeure très respectée, est dotée de lois de lèse-majesté parmi les plus sévères au monde. Ces lois renforcées après le coup d’état de Thaksin Shinawatra en 2006, afin d’accroître un contrôle de l’exécutif sur la presse.

« Nouvelles creuses en profondeur » remplit ainsi un vide dans le paysage audiovisuel thaïlandais qui brille par sa rigidité et son autocensure. Il ouvre la voie à plus de liberté même si, au demeurant, tout cela reste canalisé par un appareil judiciaire très présent.

Flavien Cuzin

Lien avec l’émission « Nouvelles creuses en profondeur » : http://jorkawteun.spokedark.tv/

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