Les moines anglophones ne courant pas les rues en Thaïlande, et le respect que leur position sociale demande ne fluidifiant pas l’échange, il peut être difficile d’aller à leur rencontre.

Mais parfois, l’opportunité se présente de comprendre leur mode de vie et leur spiritualité.  Phra Punadhammo, moine bouddhiste à Koh Samui, à la tête du Samui International Meditation Center, a répondu à nos questions.

Pouvez-vous décrire votre parcours personnel jusqu’à la vie monastique ?

« J’ai commencé à apprendre sur le Bouddhisme depuis que je suis très jeune ; en Thaïlande, 95% des gens sont bouddhistes. J’allais au temple, j’apprenais les chants à l’école… 

Quand j’étais au lycée, j’ai eu la chance de commencer et de pratiquer la méditation avec un maître personnel.

J’ai pris conscience des choses étonnantes que peuvent accomplir les personnes qui maintiennent leur paix intérieure et qui recherchent l’Illumination. 

Phra Punadhammo, moine bouddhiste à Koh Samui

Ces exercices peuvent encore être pratiqués de nos jours, et le résultat peut être très proche de celui que les moines éclairés obtenaient dans le passé. C’est quelque chose qui m’a un peu surpris, car je pensais à l’époque qu’il s’agissait de choses que les gens de la nouvelle génération ne pouvaient plus pratiquer à ce niveau.

Mais j’ai appris de mon grand maître et de mon maître actuel qu’il était possible d’atteindre les mêmes compétences qu’il y a bien longtemps.

Etudier et pratiquer la méditation est devenu un véritable défi pour moi. Au début, je ne pensais qu’à améliorer ma façon de me concentrer sur mes études, au gain de concentration que j’obtiendrais. Mais j’ai appris qu’il y avait beaucoup plus que cela.

Par ailleurs, j’ai vu mon maître renoncer à sa carrière. Juste après avoir obtenu son diplôme, il est devenu moine. C’est quelque chose qui m’a surpris aussi ; il ne voyait aucun intérêt à vivre sa vie de façon « normale ». Il considérait simplement que la voie monastique était la meilleure pour lui. 

J’ai donc commencé à penser à moi, à me demander si j’aurais envie de la même chose un jour dans le futur. Cette intention est restée gravée dans mon esprit. Pourtant, la majeure partie de ma vie, je n’ai pas eu l’idée de devenir moine. J’étais comme les autres. Je pensais à ma carrière, à gagner ma vie, avoir une famille et des enfants…

Je suis allé aux États-Unis pour étudier, j’ai obtenu un master et j’ai commencé une carrière dans l’ingénierie chimique. J’y suis resté pendant 16 ans, puis je suis revenu en Thaïlande. J’ai commencé à ressentir un vide, je ne voyais plus le sens de ma carrière. Le bénéfice pour moi et pour les autres était faible, contrairement à si je décidais d’être ordonné et de travailler pour la communauté bouddhiste.

À cette époque, la Thaïlande était en pleine expansion. De nombreuses néo-industries et d’étrangers commençaient à s’installer en Thaïlande pour faire des affaires. Ils avaient besoin d’une main-d’œuvre compétente, mais peu de gens savaient parler anglais. Ainsi, j’avais beaucoup d’opportunités de succès, de richesse et de carrière. Je gagnais très bien ma vie. 

Mais j’ai décidé d’y renoncer. J’avais laissé passer beaucoup de temps derrière moi ; il était temps que je fasse quelque chose qui ait plus de sens. J’ai donc décidé, au final, de me faire ordonner. C’était il y a 30 ans. J’avais environ 35 ans. 

Pensez-vous que le monachisme est ouvert à tous ?

Oh oui, cela dépend de l’intention. Si les gens comprenaient vraiment le but de la vie, je veux dire le vrai but de la vie, alors ils seraient plus nombreux à être prêts à être ordonnés.

Depuis combien de temps vous occupez-vous de ce centre ? 

Seulement trois ans. Je n’ai pas commencé à tenir ce centre dès sa création, il y a 4 ans. À l’époque, j’étais en Europe où j’enseignais la méditation. Mais un moine plus âgé m’a invité à m’occuper de cet endroit, et je suis revenu.

 Koh Samui est aussi ma ville natale. Je commence à prendre des années et j’ai pensé qu’il ne serait pas si pratique pour moi de rester à l’étranger. Revenir en Thaïlande, dans ma ville natale, était un meilleur choix. C’était une opportunité très intéressante pour moi de faire quelque chose que j’aime, enseigner le bouddhisme et la méditation aux étrangers, dans ma ville natale.

La méditation intéressait-elle beaucoup de monde lorsque vous étiez en Europe ?

À cette époque, l’intérêt pour la méditation était plutôt… dispersé. J’ai essayé de cibler davantage la population locale des pays où je me trouvais (Allemagne, France, Suède, Italie…). Les moines qui étaient là n’avaient travaillé qu’avec la communauté thaïlandaise pendant longtemps, sans vraiment enseigner aux Européens. Ainsi, je me suis concentré davantage sur eux, pendant 30 ans. Je ne voulais pas enseigner uniquement aux Thaïlandais.

Lorsque j’étais aux États-Unis ou en Europe, la méditation n’était pas aussi populaire qu’aujourd’hui. Il fallait beaucoup de persuasion, de bouche à oreille. Ce n’est pas quelque chose dont les gens se souciaient vraiment.

Nous nous sommes aperçus que peu de gens avaient envie de venir dans nos centres ; il n’y avait que des Thaïlandais. J’ai essayé de créer des événements spéciaux et de les promouvoir. Ça demandait beaucoup de travail d’attirer les locaux. 

Ici, à Samui, c’est différent. Plus de la moitié des étrangers qui viennent à Samui sont intéressés par l’apprentissage de la méditation et du bouddhisme, et encore plus à Koh Pha-Ngan. Je n’ai donc pas à faire trop d’efforts pour amener les gens au centre, d’autant plus que peu de temples peuvent faire quelque chose comme ça pour les étrangers à Koh Samui.

Pouvez-vous présenter votre routine quotidienne ?

Nous avons des activités pour nous-mêmes et pour les autres. Nous organisons beaucoup de retraites ou de programmes d’enseignement pour les étrangers, en dehors de notre propre formation – les moines doivent s’entrainer en permanence. Tôt le matin et le soir, nous chantons et méditons. Le matin, nous devons marcher pour collecter la nourriture auprès des personnes qui veulent nous faire des offrandes. 

Nous passons aussi beaucoup de temps à entretenir les lieux, afin qu’ils soient toujours adaptés à un cadre de méditation. Être un centre de méditation n’est pas facile. Créer une belle apparence des jardins, des paysages, demande beaucoup de travail, pour donner une atmosphère agréable aux personnes qui viennent méditer. Il ne s’agit pas seulement de maintenir la propreté de l’endroit. 

Lorsque je suis arrivé ici pour la première fois, je me suis rendu compte que beaucoup de choses devaient être faites. De nombreux bâtiments devaient être réparés, l’électricité ne pouvait pas alimenter la totalité des infrastructures, le système d’eau n’est pas encore adéquat…

Le centre a été conçu pour accueillir 100 personnes en même temps, pour y passer la nuit. Je dois m’assurer qu’il peut fournir l’électricité et l’eau à tous nos invités, mais de nombreuses installations ne sont pas encore prêtes.

Pourquoi n’y a-t-il plus de femmes moines ? 

Parce que la lignée a été interrompue, peu de temps après la mort du Bouddha. Il y a de nombreuses raisons, je peux en donner quelques-unes. Premièrement, les femmes étaient moins intéressées par l’ordination.

Deuxièmement, il faut vraiment beaucoup de travail, de patience et de persévérance, pour devenir nonne. Et troisièmement, je pense qu’il n’était pas très sûr pour les femmes de vivre leur vie de moine et de rester dans l’atmosphère d’un temple, surtout à l’époque où de nombreux moines restaient seuls dans la forêt.

Les conditions n’étaient pas vraiment favorables aux femmes. Beaucoup d’entre elles pouvaient être abusées sexuellement, tuées… Il faut vraiment avoir une intention et une détermination fortes pour le devenir. Donc bien sûr, ces nonnes se sont faites de plus en plus rares au fil du temps.

En Thaïlande, nous n’avons pas eu de nonnes dès le début ; seuls des moines sont venus d’Inde. Les règles établies par le Bouddha disent que pour être ordonnée, une femme doit être enseignée d’abord par une femme et ensuite par un homme. Aujourd’hui, nous ne pouvons accomplir que la deuxième étape. Comment pouvons-nous procéder à la deuxième partie sans passer par la première ? C’est là que réside le problème. 

Le bouddhisme pratiqué en Thaïlande est le Theravada, ce qui signifie que nous devons nous en tenir autant que possible aux règles et aux enseignements originaux. Nous ne pouvons pas créer de nouvelles règles, différentes des textes bouddhistes.

PHRA PUNADHAMMO

D’ailleurs, à l’heure actuelle, il semble que le gouvernement tente d’établir des règles qui s’appliquent également aux moines. Si les moines n’étaient liés que par les règles de la communauté monastique, aujourd’hui ils doivent également respecter les règles du gouvernement. Cela devient en quelque sorte beaucoup plus compliqué.

Pensez-vous que cela pourrait créer un conflit entre les moines et le gouvernement ? 

Non, je ne le pense pas. Nous essayons de limiter nos interactions avec eux ; nous ne voulons pas qu’ils se sentent menacés. Chaque fois qu’un moine a critiqué le gouvernement, ils ont commencé à s’en prendre aux moines. Ils ne veulent pas que nous soyons impliqués. Nous essayons de rester séparés.

Même avec cette séparation, pouvez-vous vous impliquer dans certaines questions politiques en tant que moine ?

Il est toujours dans la nature humaine de s’intéresser aux questions politiques. Mais la Thaïlande exclut les moines de la politique depuis très longtemps. Nous n’avons même pas le droit de vote. Les lois thaïlandaises sont parfois contradictoires. Vous pouvez voter si vous êtes assez âgé, mais en tant que moines, nous somme privés de ce droit de base d’un citoyen thaïlandais. 

Je pense qu’ils savent que les moines ont beaucoup d’influence sur le peuple ; ils craignent que nous puissions manipuler ou soutenir certains politiciens. C’est pourquoi ils essaient d’empêcher les moines de faire quoi que ce soit en politique. Ils veulent que nous nous concentrions uniquement sur la pratique. 

Soit dit en passant, c’est complètement différent de pays comme le Myanmar, ou ailleurs en Asie, où les moines peuvent carrément s’engager en politique.

Pensez-vous que l’implication des moines dans la politique en Thaïlande changerait l’organisation du pouvoir ? 

Depuis très longtemps, la Thaïlande s’appuie sur trois piliers essentiels : la nation, la religion, la monarchie. Elle considère ces piliers comme des causes essentielles pour le pays. 

Le monde étant connecté, beaucoup de gens comparent leur pays aux autres. Ils voudraient que la Thaïlande soit plus démocratique, et c’est quelque chose que la Thaïlande essaie d’éviter depuis très longtemps. 

Nous risquons beaucoup si nous cherchons à nuire de quelque manière que ce soit à l’une de ces trois causes essentielles. Dernièrement, il s’avère que la punition serait encore plus sévère, surtout en ce qui concerne l’institution royale.

D’un autre côté, la Thaïlande devient de plus en plus laxiste à l’égard de certaines personnes qui veulent s’attaquer au bouddhisme – nous avons été attaqués à plusieurs reprises. 

Je pense que la nouvelle génération commence à avoir une image floue de ce qu’elle est vraiment, de ce qu’est la nation. Les gens ne sont pas aussi fiers d’être Thaïlandais qu’ils pouvaient l’être auparavant.

PHRA PUNADHAMMO

Ça peut être très dangereux, surtout en période de pandémie. Les gens commencent à se sentir désespérés, et ne reçoivent pas assez de soutien du gouvernement, alors ils pensent beaucoup à l’avenir. C’est un mauvais moment. En fait, je pense que le bouddhisme peut être très utile, dans cette période particulière.

Comment pensez-vous que le bouddhisme affecte les gens aujourd’hui ?

Il a beaucoup d’impact. Je pense que la chose la plus importante est de maintenir un état d’esprit paisible lorsque quelque chose de grave se produit dans sa vie. Les gens peuvent être paniqués, déprimés, en cette période de pandémie de Covid-19. Mais s’ils s’entraînent à la méditation, pour obtenir un état d’esprit tranquille, la situation peut être contrôlable. 

Pour mener sa vie dans la bonne direction, nous soutenons la clarté de l’esprit et des pensées. Je pense que c’est très important pour bien gérer la situation, pour éviter l’accumulation de stress ou de dépression. La situation de pandémie a un impact sur l’esprit de beaucoup de gens. 

Beaucoup commencent donc à pratiquer davantage le chant bouddhiste, la méditation, à aller au temple. Je pense qu’ils cherchent un moyen de redescendre, d’atteindre cet état d’esprit immobile. Même les personnes non bouddhistes commencent à s’intéresser à la pratique de la méditation, surtout depuis que la pandémie a commencé. La méditation est une pratique indépendante des croyances de chacun.

À qui s’adresse ce type de séjour dans votre temple ? 

Nous préparons ce lieu non seulement pour les Thaïlandais mais aussi pour les étrangers. L’intention est d’enseigner le bouddhisme et la méditation à toute personne intéressée. Ils peuvent rester dans le temple pendant de longues périodes, pendant 7 jours ou même plus, pour s’entraîner. 

Il y a des conditions pour rester ici. Nous demandons aux personnes séjournant ici d’appliquer les 8 préceptes* pour éliminer les nuisances de la vie habituelle. Nous aimons qu’ils apprennent sur la vie de moine. Manger peu, dormir peu, pratiquer davantage la méditation. Nous ne prenons que deux repas par jour et nous nous levons à 5 heures du matin pour méditer.

Nous demandons également aux gens d’appliquer le célibat. C’est quelque chose de contraire à la nature humaine, mais avec moins de nourriture et la pratique de la méditation, cela ne devrait pas poser de problème. Sans cela, aucun moyen *rires*. C’est pourquoi nous donnons du temps aux gens. 

*(ndlr : 1. Ne pas tuer, 2. Ne pas voler, 3. Ne pas avoir d’activité sexuelle, 4. Ne pas mentir, 5. Ne pas boire d’alcool ou de substance intoxicante, 6. Ne pas manger après midi, 7. Ne pas écouter de musique, ne pas danser, ne pas porter de décorations ou de bijoux, 8. Ne pas dormir ou s’asseoir dans un endroit élevé ou confortable).

Que doit-on attendre d’un séjour au centre ? 

De comprendre par soi-même le but réel de l’entraînement à la méditation. Et si les visiteurs ont un certain intérêt pour l’apprentissage du bouddhisme, nous leur donnons les connaissances nécessaires.

Attendez-vous du monde pour les retraites groupées que vous organisez à partir de septembre ?

Pour l’instant, je ne suis pas sûr. Beaucoup de choses restent incertaines avec la situation actuelle. Elle commençait à s’améliorer, mais l’épidémie a tout retardé. La situation est très fragile, à cause de l’insouciance d’un petit nombre de personnes, qui peuvent créer de gros problèmes pour le pays et faire empirer la situation.

Comment utilisez-vous l’argent que vous recevez des personnes qui réservent des retraites chez vous ?

Si vous pouviez voir tout le travail à faire ici, vous verriez où l’argent va ! Nous voulons que l’endroit soit adapté aux besoins des gens. Ils ne peuvent pas venir et rester dans leur chambre. Nous devons aménager des espaces pour se détendre, pour la marche méditative, pour profiter de l’atmosphère… Une bonne atmosphère favorise la pratique de la méditation. Il faut beaucoup de travail et d’argent, pour rénover les bâtiments, rendre l’endroit plus beau… Pour l’instant, nous avons deux employés, et bien sûr, nous devrions engager plus de personnes.

Finalement, quel est le but de ce centre ?

Créer une paix intérieure pour les gens. Nous voulons vraiment que les gens du monde entier apprennent cette paix intérieure qu’ils peuvent avoir en eux-mêmes, par la méditation. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons créer une atmosphère paisible autour de nous. Plus les gens commenceront à pratiquer la méditation, plus elle prospérera.

Nous espérons vraiment qu’un jour, lorsqu’il y aura suffisamment de personnes dans le monde qui partageront ce genre de grandes connaissances et qui seront capables de créer cette paix à l’intérieur de leur esprit, de répandre cette paix autour d’eux, la société, le pays, l’atmosphère mondiale soient plus favorables à un état d’esprit pacifique. Ensemble, nous voulons créer la paix mondiale par la paix intérieure, et c’est notre appel, la mission que nous essayons d’accomplir. »

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Mahaut d’Anchald

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