Le Premier ministre renversé Thaksin Shinawatra a cru pouvoir gérer la Thaïlande comme son conglomérat: sans tenir compte des pouvoirs concurrents et en bafouant l’Etat de droit.

Avertissement ou manipulation? Lorsqu’au mois d’août dernier, les services de sécurité de Thaksin Shinawatra saisissent devant son domicile privé de Bangkok une voiture piégée remplie d’explosifs, l’élite politique thaïlandaise comprend que la fin de règne est proche pour ce magnat des télécommunications entré en politique au milieu des années 90, et devenu chef du gouvernement après avoir remporté les élections législatives en 2001 puis 2005. Pour la plupart des analystes, l’homme fort de l’ex-Royaume de Siam a monté de toutes pièces ce faux complot, afin de pouvoir démettre les chefs de l’armée et de la police hostiles à son pouvoir sans partage. D’autres, alors, jugent plus discrètement que cette tentative d’assassinat est un signal adressé par l’Etat Major au milliardaire pour lui faire comprendre que s’il reste en place, la situation pourrait dégénérer.

La vérité ne sera sans doute jamais connue. Mais beaucoup, en Thaïlande, redoutaient depuis un scénario du pire. Car Thaksin « le sauveur » et son populisme, basé sur un langage de manager doublé de subventions publiques tous azimut pour convaincre les électeurs, avaient depuis deux ans fait place à un potentat familial de moins en moins regardant sur les méthodes pour conserver les rênes du « pays du sourire ». Privilèges systématiques accordés à ses vassaux politiques, nominations d’officiers proches – voire parents – à la tête d’unités décisives de l’armée, achats massifs de voix dans les provinces déshéritées du Nord et du Nord-est… Le milliardaire « visionnaire » qui prétendait gérer la Thaïlande comme une entreprise bafouait de plus en plus ouvertement l’Etat de droit qu’il était supposé défendre. Au point d’oser, en janvier dernier, vendre son empire des télécommunications à une firme publique de Singapour pour près de deux milliards de dollars, via un montage destiné à éviter à sa famille de s’acquitter des taxes.

Entré en politique, cet héritier d’une famille de commerçants en soie de Chiangmai y a en fait transposé les pratiques qui firent sa fortune dans le secteur privé. Ex officier de police, l’homme avait, dans les années 80, fait de juteuses transactions en s’assurant le quasi monopole des fournitures d’ordinateurs … à la police. Puis il avait usé de son argent pour obtenir une concession de téléphonie mobile plus juteuse encore. Rien que de très normal en Asie du Sud-Est, où famille, argent, clans et corruption font plutôt bon ménage. Mais à la tète de l’Etat, cet appétit insatiable pour le pouvoir unique mâtiné d’arrogance a braqué contre lui les pouvoirs concurrents des militaires, de la famille royale et des dynasties d’affaires rivales. Contre M. Shinawatra et ses méthodes de bulldozer, une guerre de tranchées a commencé à diviser Bangkok entre les pro et les anti-Thaksin.

Sur le papier, son parti Thai Rak Thai (les Thaïs aiment les Thaïs) lancé en 1999 a fait le plein des voix à chaque scrutin, et réussi le tour de force de rassembler la grande majorité des élus et des notables politiques dans un pays habitué aux coalitions d’intérêt. Ses victoires électorales, en 2001 puis 2005, ont été écrasantes. Mais la réalité des rapports de force à la tête du pays n’a pas suivi les urnes: élu puis réélu, Thaksin Shinawatra a commis l’erreur de croire que ces scrutins lui conféraient une légitimité incontestable. Et pire: que ces bons scores électoraux pouvaient lui permettre de sermonner le Roi, et de dominer l’armée. Erreur. En bon populiste, l’homme a cru que le peuple et le Parlement pesaient le plus lourd dans la jeune démocratie thaïlandaise alors que le vote n’y est en réalité qu’un aspect du pouvoir. D’autant moins respecté que tout le monde sait que tout s’achète: les voix comme les politiciens.

Le peu de goût des Thaïlandais pour les extrêmes a fait le reste. Partisan de la manière forte, par exemple, pour résoudre les tensions séparatistes dans les provinces musulmanes du Sud, le Premier ministre déchu a fait peur aux tenants du consensus et à sa propre « famille »: ces gros commerçants d’origine chinoise certes assimilés,mais terrifiés par la perspective de troubles dont ils pourraient faire les frais. En foulant grossièrement les lois, l’homme a aussi effrayé les milieux d’affaires. En osant défier plusieurs conseillers du roi, le milliardaire a fait perdre la face à des caciques idolâtrés par les généraux et leurs hommes, comme l’ancien Premier ministre Prem Tinsulanonda. La Thaïlande, qui n’a jamais été colonisée, a toujours sauvegardé son indépendance en se rangeant du côté du plus fort. Les Thaïlandais aussi. Or depuis que le roi Bhumipol lui-même était intervenu en faveur de l’annulation du scrutin d’avril, remporté par le Thai Rak Thai, l’évidence sautait aux yeux: M. Thaksin n’était plus le plus fort.

Par Richard Werly, chef du service Etranger du Temps, Genève

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