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Un arrière-goût d’esclavage dans le Tom Yam

Votre poisson pourrait bien avoir été pêché, vidé et emballé par des esclaves, selon une enquête publiée par AP, sur le filières de la pêche en Thaïlande.

Votre poisson pourrait bien avoir été pêché, vidé et emballé par des esclaves. C’est le constat glaçant qui résulte d’une nouvelle enquête publiée par Associated Press, sur le filières de la pêche en Thaïlande.

L’agence a suivi le poisson depuis les filets jusqu’à l’étalage, mettant au jour le traitement odieux dont sont victimes les travailleurs de la mer dans cette région du monde, qui approvisionne une grande partie de la planète.

Les esclaves interviewés viennent majoritairement du Myanmar, l’un des pays les plus pauvres du monde. Ils ont été envoyés en Indonésie via la Thaïlande, dans le village de Benjina.

Là-bas, les pêcheurs esclaves sont légion. A des milliers de kilomètres de leur maison, ces travailleurs sont enfermés dans des cages rouillées. Ils n’ont droit qu’à une portion de riz au curry par jour, et n’ont même pas assez d’espace pour s’allonger. Dans le pire des cas, certains d’entre eux sont capturés, battus et enchaînés.

Benjina : un cimetière pour esclaves

Leur sort est d’autant plus préoccupant, qu’ils restent généralement sur ces bateaux jusqu’à la mort. A Benjina, il y a même un cimetière pour esclaves, recouvert de verdure est aux noms généralement falsifiés.

Avant, c’est par dessus bord que les corps étaient jetés, pour le repas des requins. Maintenant, les autorités exigent que chaque travailleur soit comptabilisé.

Alors les cadavres sont entreposés dans les congélateurs servant à stocker le poisson, jusqu’au retour à Benjina où ils sont enterrés par leurs camarades.

Hla Phyo, esclave sur un bateau de pêche interviewé par Associated Press, raconte en écrasant une larme :

«Je me souviens avoir pensé en creusant, que la seule chose qui nous sortirait d’ici serait la mort».

Patima Tungpuchayakul, directrice de la fondation Thaï à but non lucratif pour les droits du travail, fait remarquer :

“Les employeurs se soucient probablement plus des poissons que de la survie de leurs travailleurs. Ils se font énormément d’argent avec ce genre de business”.

Alors que faire pour lutter contre ces mauvais traitements ? Boycotter les marques qui ont recours à l’esclavage ? C’est loin d’être si facile : les poissons sont généralement revendus à de très grandes marques de distribution.

Aux Etats-Unis, Safeway, Wallmart ou encore Sysco achètent cette marchandise mal acquise. Plutôt ironique lorsqu’on sait que le code de conduite de ces derniers précise qu’ils ne travaillent pas “avec des fournisseurs utilisant la force, la servitude ou l’esclavage”.

Mais d’autres enquêtes ont révélé que des marques européennes étaient aussi concernées, telles que Carrefour et la firme anglaise Tesco.

Ces poissons peuvent donc être vendus n’importe où, des grands magasins aux petits restaurants en passant même par la nourriture pour animaux.

Et il est presque impossible de savoir si une boîte de nourriture pour chat contient du poisson pêché par des travailleurs réduits en esclavage, et si oui en quelle quantité.

Évidemment, les compagnies elles-mêmes affirment ne pas être responsables de ces mauvais traitements. Gavin Gibbons est le porte parole de l’Institut National de la Pêche, qui représente 75% de l’industrie du fruit de mer aux Etats-Unis. Pour lui, ces constats sont “inquiétants” et “décourageant”.

Mais des solutions, il n’en propose pas : “Ce genre de choses se produit dans l’ombre”. Une remarque révélatrice de l’empressement que mettent les grands groupes à lutter contre l’esclavage.

Problème asiatique

L’Asie est de loin le continent le plus concerné par l’esclavage. L’OIT estime à 11,7 millions – soit plus de la moitié (56 pour cent) – le nombre de travailleurs gagés ou forcés dans la région Asie-Pacifique. À titre de comparaison, la deuxième région la plus touchée est l’Afrique, avec 18 pour cent. Les chiffres sont choquants, mais ne sont pas nouveaux, notent les experts.

Sur les 29,8 millions de personnes qui vivent dans des conditions d’esclavage, les trois quarts se trouvent sur le continent asiatique.

L’Inde arrive en tête du classement établi par Walk Free, avec pas moins de 14 millions d’esclaves, soit près de la moitié du chiffre mondial.

Arrivent ensuite la Chine (2,9 millions), le Pakistan (plus de deux millions), puis le Nigeria, l’Ethiopie, la Russie, la Thaïlande, la République démocratique du Congo (RDC), la Birmanie et le Bangladesh.

À eux seuls, ces dix pays comptent 22 millions de personnes en condition d’esclavage sur les 29,8 millions au total.

Par Lise Famelart

Étudiante en première année de master nouvelles pratiques journalistiques, je suis en stage à Bangkok après un passage à Phnom Penh au Petit Journal Cambodge.