Déjà la promesse d’une élection en novembre 2018 est souvent accompagnée d’un « au plus tard au début de 2019 », signe que les militaires qui ont pris le pouvoir en 2014 éprouvent quelques difficultés à regagner leurs barraquements.

Ils étaient censés rester au pouvoir juste le temps nécessaire pour assurer la transition royale, mais celle-ci étant désormais achevée ils ont visiblement du mal à lâcher les rennes du pouvoir.

Dirigés par le Premier ministre Prayut Chan-o-cha, les généraux qui ont gouverné la Thaïlande depuis la prise du pouvoir en mai 2014 sont maintenant dos au mur.

D’un coté ils ne peuvent plus rester au pouvoir sans un mandat populaire, et de l’autre ils ne savent pas comment faire pour remporter une élection devenue inévitable.

Les trois «frères»

Il est de notoriété publique que le gouvernement militaire de la Thaïlande est dirigé par une troïka de trois «frères» d’armes.

photo : Bangkok Post by Chanat Katanyu

Avec le vice-premier ministre et ministre de la Défense, le général Prawit Wongsuwon, et le ministre de l’Intérieur, le général Anupong Paojinda, le général Prayut est le fer de lance de ce triumvirat qui exerce le pouvoir politique en Thaïlande depuis le mois de mai 2014.

Ces trois généraux proviennent de la même unité militaire, à savoir le 21ème régiment de la 2ème division d’infanterie qui surveille la frontière orientale du royaume, et partageaient autrefois la même caserne en tant que jeunes officiers militaires, le général Prawit jouant le rôle de grand frère des deux autres. .

Tous trois sont devenus haut gradés pendant sept ans au total, et ont reconfiguré l’armée thaïlandaise comme ils l’entendaient, plaçant leurs affidés et leurs confidents dans des positions clés. Leur emprise sur leurs régiments leur a donné le pouvoir absolu sur leurs troupes quand ils ont organisé le coup d’État de 2014.

Les très chères montres du général Prawit


Mais maintenant ils ont quelques soucis à se faire, notamment avec le général Prawit devenu le maillon faible du gouvernement.

Le scandale en cours concernant ses montres de luxe, d’une valeur de près de 700.000 dollars (22 millions de baht), n’est que la partie immergée de l’iceberg. Plus sa conduite et sa performance sont scrutées, plus la corruption de l’armée est exposée.

Qu’il s’agisse d’achats d’armes ou de sous-marins chinois, ou de pots-de-vin pour des promotions policières, sans parler des mauvais traitements infligés aux cadets de l’Armée et aux soldats de rang inférieur, l’armée thaïlandaise a beaucoup de comptes à rendre : à la fois comme force armée et comme pouvoir agissant derrière le gouvernement en place.

Ce qui est intéressant, c’est que cette corruption dure en réalité déjà depuis un certain temps. Le projet du parc Rajabhakti, supervisé par le chef de l’armée de l’époque, le général Udomdej Sitabutr, est intervenu au début du règne du gouvernement militaire. Le général Prawit a porté des montres avec des prix ahurissants dès le départ.

Sa supervision de la police, assistée par son frère et ancien chef de la police nationale, le général de police Patcharawat Wongsuwon, a impliqué le lobbying et le trafic d’influence dès le premier jour. De même, l’appétit du gouvernement militaire pour les armes coûteuses a été évident dès le début.

Mais désormais, les généraux ne n’ont plus droit au bénéfice du doute. Maintenant, beaucoup de gens se demandent comment les généraux militaires thaïs ont tendance à être multimillionnaires en dollars quand leurs salaires officiels baht s’élèvent à quelques milliers de dollars par mois.

Le changement d’attitude envers le gouvernement militaire vient du fait que leur travail s’est achevé avec la transition royale et la crémation du défunt roi Bhumibol Adulyadej en octobre dernier.

Mais au lieu de céder la place comme ils se sont engagés à le faire, les généraux au pouvoir veulent rester au pouvoir sous une forme ou une autre, indéfiniment à travers des truquages ​​constitutionnels, ou en plaçant leurs partisans dans divers organismes tels que la Commission électorale ou la Commission nationale de lutte contre la corruption, dirigée par un général de police ancien bras droit du général Patcharawat.

Clairement, le sentiment dominant est que la légitimité de la junte a dépassé sa date d’expiration. Et la junte le sait.

estime Thitinan Pongsudhirak dans un édito publié par le Bangkok Post

Sans surprise, le général Prayut est passé en mode électoral en tant que politicien à part entière. Ses récents voyages dans les provinces de Suphan Buri, Sukhothai et Nakhon Pathom comprenaient des rencontres avec des politiciens locaux.

Le gouvernement débourse maintenant des budgets en gardant un œil sur la campagne électorale. Plus de six milliards de baht, par exemple, sont maintenant réservés à Sukhothai. Il y a plus à venir pour les autres provinces et les réseaux de favoritisme provinciaux locaux avant les élections.

Tout cela signifie plus de tensions entre les dirigeants civils des partis Pheu Thai et du Parti Démocrate d’un côté, et les hauts gradés qui veulent s’accrocher au pouvoir de l’autre. Il a comme un parfum de la période 1991-92 qui flotte en ce moment en Thaïlande, quand un coup d’Etat avait conduit à une dictature militaire déguisée à travers les élections.

Mais les généraux tentent d’être plus habiles cette fois-ci : ils vont tenter de s’appuyer à la fois sur des partis politiques et sur des règles constitutionnelles biaisées, en particulier sur un tiers du parlement nommé par l’armée.

Le problème en Thaïlande n’est pas de savoir s’il y aura des élections – d’autres retards sont plausibles mais peu probables sous la pression publique pour un changement de gouvernement – mais si le prochain scrutin conduira à un nouvel équilibre entre les institutions clés et les protagonistes du pays .

Le gros problème en Thaïlande est que les élections ne peuvent pas conduire à la mise en place d’un véritable régime démocratique.

Pour instaurer un régime démocratique satisfaisant et durable, les institutions démocratiques, telles que les partis politiques, la Constitution et le Parlement, doivent être renforcées pour offrir des solutions efficaces à un électorat écœuré par le favoritisme systématique et la corruption des élus au fil des décennies.

Les nouveaux talents doivent être encouragés dans le système de partis. La Constitution pro-militaire, élaborée par un comité nommé par la junte, exige une refonte complète pour être démocratique.

La justice et la primauté du droit doivent être perçues comme impartiale, et non pas au service et en faveur des puissants.

Plus important encore, une culture de responsabilité et de revendication populaire pour les droits et libertés, associée à la responsabilité et à l’intégrité, doit être encouragée et soutenue.

La démocratie thaïlandaise ne résultera pas de la tenue d’élections, mais d’un long travail de construction et d’imprégnation des valeurs démocratiques et de la mise en place des institutions et des mécanismes nécessaires pour les garantir et les respecter.

Tous ceux qui s’intéressent à la voie à suivre par la Thaïlande devraient se demander comment combler le fossé entre les élections et la démocratie en minimisant la corruption et en maximisant la responsabilité des élus. C’est un grand défi à relever en cette année difficile d’une transition inévitable.

Traduit et adapté par Olivier Languepin à partir d’un article de Thitinan Pongsudhirak qui enseigne l’économie politique internationale et dirige l’Institut de la sécurité et des études internationales de la faculté des sciences politiques de l’Université Chulalongkorn .

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