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Le Dictionnaire des Khmers rouges, entretien avec Solomon Kane

Le 17 avril 1975, les Khmers rouges investissent Phnom Penh, après avoir renversé le régime proaméricain du maréchal Lon Nol : le « Kampuchéa démocratique » est né. En moins de quatre ans d’existence, il se rendra tristement célèbre par l’ampleur de ses massacres.

Le 17 avril 1975, les Khmers rouges investissent Phnom Penh, après avoir renversé le régime pro-américain du maréchal Lon Nol : le « Kampuchéa démocratique » est né. En moins de quatre ans d’existence, il se rendra tristement célèbre par l’ampleur de ses massacres.

Le nombre de victimes des Khmers rouges est généralement évalué entre 1,5 et 2 millions, soit un quart de la population du Cambodge. Le Centre de documentation du Cambodge à Phnom Penh a répertorié 189 centres de détention et de tortures et 348 charniers comprenant 20 000 fosses communes.

Entre 1975 et 1979, de 10 000 à 14 000 Cambodgiens – des cadres khmers rouges pour la plupart – ont été torturés au siège de la police politique du PCK, connu sous le nom de code S-21

Pendant cette période, qui prend fin avec l’invasion du Cambodge par le Vietnam en 1978, le pouvoir est détenu par une poignée de dirigeants communistes dont le principal est Pol Pot, ou « frère numéro un ». Le parti communiste est alors représenté par une organisation quasi mystique baptisée Angkar.

ENTRETIEN AVEC SOLOMON KANE, AUTEUR DU DICTIONNAIRE DES KHMERS ROUGES

Comment s’est passée la rédaction du Dictionnaire des Khmers rouges ?

SOLOMON KANE. C’est un travail qui s’étale sur plus de dix ans, avec trois cents interviews de victimes et près de cent entretiens de cadres khmers rouges dont Nuon Chea, Ieng Sary, Ke Pauk ou encore Khieu Samphan. Audelà de la compréhension du système, il s’agissait aussi d’évaluer les conséquences des directives prises par les membres du Bureau permanent du Comité central du PCK et de son Bureau militaire, et de comprendre les raisons pour lesquelles leur application aux échelons inférieurs de la hiérarchie s’est soldée par le désastre que l’on sait.

Pourquoi avoir consacré tant de temps à l’histoire des Khmers rouges, et quels enseignements peut-on en tirer concernant le fonctionnement du totalitarisme ?

S.K. Tout d’abord, cette histoire m’a passionné dès le départ et j’ai voulu arriver à la conclusion que le mode de fonctionnement d’un système comme celui des Khmers rouges est fondé sur un mécanisme de double contrainte : ou bien on devient bourreau, ou bien on passe du côté des victimes ; avec l’obligation de choisir entre l’une des deux injonctions.
Il n’y avait pas d’échappatoire, et d’une certaine façon, les petits Khmers rouges, les exécutants sans grade, ont peut-être aussi été des victimes du système. Étant donné l’ampleur des massacres commis, et le nombre de personnes impliquées, on finit par avoir la conviction que les bourreaux sont des gens ordinaires placés dans une situation sans issue.

Peut-on parler de génocide à propos des Khmers rouges ?

S. K. Il y a eu des persécutions et des ordres précis d’exécution à l’encontre des minorités chrétiennes (d’origine vietnamienne pour beaucoup) et de la minorité cham de confession musulmane. On trouve aussi parmi les victimes de crimes de génocide tous les Chinois assassinés en groupe lors de campagnes d’élimination motivées par des considérations idéologiques. Citadin, le Chinois représentait pour les Khmers rouges l’archétype même de la classe des capitalistes et des féodaux de l’ancien régime. Sur certains points le génocide ne fait pas de doute, mais l’essentiel des massacres perpétrés contre la population l’a été en fonction de considérations de « classe » et relève surtout du crime contre l’humanité.

Comment expliquer un nombre de victimes aussi important et en si peu de temps ?

S. K. Dans l’esprit de la direction khmère rouge, il fallait que toute la population participe à la production de riz. Le système a débouché sur des déplacements massifs de population, en particulier de citadins vers la campagne qui n’étaient pas en mesure de supporter les conditions de travail et les conditions sanitaires très dures imposées par les Khmers rouges.

Le Kampuchéa démocratique ayant supprimé les jours fériés et les jours de repos, on peut estimer entre 56 et 63 heures le temps de travail hebdomadaire, avec des rations alimentaires souvent très insuffisantes. Il y a aussi eu des massacres de grande ampleur dus à des luttes internes pour le pouvoir. À partir de 1977 les conflits s’aggravent entre certains chefs de Zones (le pays a été découpé en sept Zones administratives décentralisées) et le pouvoir central de Pol Pot. Des mutineries éclatent dans la Zone Est et sont brutalement réprimées par les troupes du Centre : cette purge à elle seule fera 100 000 morts.

On évoque souvent le problème des famines à propos des Khmers rouges, dans quelles conditions se sont-elles produites ?

S. K. Le problème de départ vient d’une aberration décidée en 1976 par les dirigeants Khmers rouges : ils s’étaient fixé comme but de doubler la production rizicole, ce qui était un objectif irréalisable. Par conséquent certains chefs de Zone ont imposé des cadences de travail insupportables de 12 à 15 heures par jour, tout en diminuant la ration de riz. D’où des situations de malnutrition ou de famine engendrées par la nécessité de respecter les quotas fixés par la direction centrale de l’Angkar. D’autres chefs de Zone ont refusé d’appliquer ces consignes, eu égard aux répercussions désastreuses de ces dernières sur la population, créant des conflits avec le pouvoir central.

Dans ce système, quel était le rôle du Santebal (la police politique) ?

S.K.Entre 1975 et 1979, de 10 000 à 14 000 Cambodgiens – des cadres khmers rouges pour la plupart – ont été torturés au siège de la police politique du PCK, connu sous le nom de code S-21. Lorsqu’on lit les confessions des prisonniers, on est souvent surpris par le côté absurde des confessions, en général arrachées sous la torture. Une jeune détenue est ainsi condamnée à mort pour avoir « déféqué dans la nourriture destinée aux cadres du Parti ».
D’autres à bout de force avouent travailler pour le compte de la CIA ou du KGB, ou des Vietnamiens. Mais comme l’Angkar était par principe infaillible et ne pouvait être tenu pour responsable des famines, il fallait absolument trouver des « traîtres » et les supprimer.

Peut-on trouver des traits communs, des origines sociales ou des trajectoires qui réunissent les cadres khmers rouges ?

S. K. Il n’y a pas de véritable point commun entre les cadres du mouvement khmer rouge : les origines sociales et le niveau d’éducation sont assez disparates. Pol Pot est menuisier et échoue à son brevet de radioélectricité, Khieu Samphan au contraire obtient un doctorat d’économie à la Sorbonne, Duch (qui a dirigé la prison S-21) est un professeur de mathématiques assez brillant. Beaucoup sont cependant passés par la France pour y faire des études.

Quelle est l’attitude des Cambodgiens aujourd’hui à l’égard de leur passé ?

S. K. L’histoire du Kampuchéa démocratique ne figure même pas dans les manuels scolaires : il y a un déni total de l’histoire. D’où l’intérêt d’un procès des dirigeants encore en vie : cela devrait permettre de légitimer un certain nombre de vérités. Mais après avoir enquêté pendant dix ans sur cette histoire, j’ai parfois le sentiment que les Cambodgiens ont plutôt envie d’oublier cette tragédie que de se replonger dans le passé.

Rediffusion d’un article paru dans la revue « le meilleur des mondes », n°5, automne 2007

Présentation de l’éditeur

Dictionnaire des Khmers rouges Nouvelle édition révisée

Entre 1975 et 1979, au Cambodge, périssent près de deux millions de personnes, soit un quart de la population, victimes directes et indirectes des autorités du Kampuchea démocratique, plus connu sous le nom de régime des Khmers rouges.
L’histoire du mouvement ne s’arrête pas en 1979 : après la chute du régime, la communauté internationale persiste pendant plus de dix ans à le reconnaître comme seule autorité légitime du Cambodge, et les derniers Khmers rouges ne déposent les armes qu’en 1998, année de la mort de Pol Pot. Ce n’est qu’aujourd’hui, plus de trente ans après les faits, que la communauté internationale juge certains responsables.

Ce dictionnaire, avec près de 700 entrées et une abondante iconographie, offre les clefs nécessaires au décryptage objectif de cette page noire de l’histoire de l’Humanité. Solomon Kane procède ici à une véritable anatomie du totalitarisme khmer rouge.

Ce travail, dans une version révisée, actualisée et plus richement documentée, dissèque les rouages du mouvement, élucide le parcours des protagonistes, cartographie un territoire soumis à la terreur et met au jour les ressorts et les séquelles de cette aventure funeste.

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Redaction Bangkok

Par Redaction Bangkok

La rédaction de thailande-fr est installée à Bangkok depuis 2007, avec un rédacteur en chef, des pigistes, et des stagiaires d'écoles de journalisme et de communication.

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