Catégories
A la Une Edito

Thaïlande : où sont les terroristes ?

La violence qui a fait 24 morts et plus de 900 blessés dans les rues de Bangkok, samedi dernier, a eu en tous cas un effet palpable sur le conflit : elle a durci les divisions entre les opposants et le gouvernement, et laissé beaucoup moins de place à une solution négociée.

Une semaine s’est maintenant écoulée depuis la tragique soirée du 10 avril, qui a transformé une manifestation jusque là pacifique et plutôt bon enfant en un champ de bataille jonché de cadavres. Le gouvernement a aussitôt mis en cause la présence de « terroristes » infiltrés parmi les manifestants, mais à part quelques photos d’individus masqués et vêtus de noir, on n’en sait pour l’instant pas beaucoup plus sur ces fameux « terroristes ».

La violence qui a fait 24 morts et plus de 900 blessés dans les rues de Bangkok, samedi dernier, a eu en tous cas un effet palpable sur le conflit : elle a durci les divisions entre les opposants et le gouvernement, et laissé beaucoup moins de place à une solution négociée.

Elle a aussi consacrée un nouveau renforcement du rôle des militaires dans le bras de fer qui oppose les « chemises rouges » au gouvernement. Le vice premier ministre qui était jusqu’à présent aux commandes des opérations de sécurité, est remplacé par le général Anupong Paochinda.

Les manifestants de l'UDD ont-ils été inflitrés par des "terroristes" ?

Pour le moment l’autopsie a révélé que neuf des 18 manifestants morts ont été tués par des balles à haute vitesse tirées par des fusils de  longue portée, probablement par des tireurs d’élite, ce qui exclut d’emblée l’intervention d’amateurs. De même les militaires tués le 10 avril, dont le colonel en charge des opérations, ont été touché par des balles tirées de fusil à haute précision et guidage laser : pas vraiment l’attirail du manifestant ordinaire venu de sa campagne en pick up.

Parmi les personnes capables d’executer un tel contrat , le nom des unités spéciales de Rangers « Prahan Thahan » (littéralement « soldats chasseurs ») est souvent cité par les analystes. Les Rangers, ou certains de ses membres en dissidence, sont une des quelques unités militaires thaïlandaises avec la capacité, et la formation nécessaire pour  accomplir une opération aussi sophistiquée. Certains de ces Rangers ont manifesté ouvertement leur soutien pour les « chemises rouges » et sont apparu en uniforme aux cotés des dirigeants de l’UDD.

Questions sur un corps d’élite de l’armée

C’est le Général Chavalit Yongchaiyudh, qui a formé les Rangers à la fin des années 70 comme une unité spéciale chargé de lutter contre la guerilla communiste. Les Prahan Thahan ont eu une histoire mouvementée, avec des unités souvent accusées d’atrocités,  et d’implication dans le trafic de drogue. Certaines de ces unités comprenaient des repris de justice notoires, engagés en échange d’une réduction de peine.

Chavalit est aussi l’actuel président du principal parti d’opposition pro Thaksin, le Puea Thai. Il fait partie des possibles candidats au poste de Premier ministre, dans le cas ou des élections seraient remportées par le Puea Thai. Bien qu’étant à la retraite, il a conservé des connexions avec certaines unités de Rangers. Il a déclaré publiquement qu’ Abhisit devrait assumer la responsabilité intégrale des morts survenues le 10 avril.

L’apparition soudaine de « terroristes » dans les rangs des manifestants pourrait en fait bien être due à de sombres rivalités au sein de l’armée, elle-même traversée par les divisions qui agitent en ce moment la société thailandaise. Il y a donc peu de chances pour que l’identité de ces « terroristes » soit un jour connue, car les militaires préfereront surement laver leur linge sale  en famille, plutôt que d’exposer au grand jour leurs divisions.

Du coté du gouvernement, il semble que la tactique d’Abhisit consistant à jouer le pourrissement du mouvement sans utiliser la force, soit l’objet de critiques de plus en plus fréquentes.

La profondeur et l’intensité du mouvement des « chemises rouges » a surpris plus d’un observateur au cours du mois passé. L’endurance des manifestants a décimé l’ illusion qu’il s’agissait simplement d’une bande de paysans payés pour venir à Bangkok par les bailleurs de fonds locaux de Thaksin. Plus surprenant encore, le cortège défilant dans les rues de Bangkok a rallié  des habitants de la capitale, à la surprise de ceux qui ont un peu rapidement décrit ce mouvement comme un combat des « ruraux pauvres de province » contre les « classes moyennes de Bangkok ».

Les chemises rouges ont fait la preuve qu’ils sont  un mouvement exprimant une réelle demande de changement, qui ne se limite pas à la sauvegarde du portefeuille d’un ex Premier Ministre en exil. L’incapacité de leurs dirigeants à négocier une sortie de crise favorable d’un point de vue électoral (en acceptant de convoquer des élections dans 6 mois par exemple) laisse penser qu’ils font passer leurs intérêts personnels avant ceux de leur mandataires.

Pour le Parti Démocrate,  les options possibles sont chaque jour de moins en moins nombreuses, d’où les positions plus fermes défendues dans la presse ces derniers jours. Le Parti démocrate pouvait encore nourrir l’espoir de survivre à une élection, si celle-ci avait lieu dans suffisamment de temps pour lui laisser le temps de faire ses preuves.

Le scénario cauchemar pour le Parti Démocrate

Mais une dissolution rapide du Parlement, suivie d’ une probable victoire électorale des « rouges », ouvrirait la voie à un rétablissement de la Constitution de 1997 mise au rebut par les militaires, et à une nullification des mesures prises par les gouvernements précédents issus du coup de 2006. Un procès des généraux impliqués dans le coup d’Etat n’est pas à exclure, ni un retour de l’ex premier ministre Thaksin Shinawatra.

C’est le scénario cauchemar pour les fameuses « élites » qui ont soutenu le coup de force de 2006, mais pas forcément pour une partie de l’armée écartée du pouvoir depuis le coup d’Etat. Cette agitation dans le cercle des plus hautes tètes galonnées intervient avec comme toile de fond une fin de règne qui s’annonce difficile pour la dynastie des Rama. Symboliquement  la Reine Sirikit, s’est rendue aux funérailles du colonel Romklao Thuwatham, le commandant en chef des opérations tué dans la nuit du 10 avril, qui était également son ancien garde du corps. Le silence assourdissant qui entoure le rôle de la monarchie dans la crise thaïlandaise, fait aussi partie des inconnues qui rendent la vie politique presque indéchiffrable pour les observateurs étrangers, et la rédaction d’un article un exercice périlleux de slalom entre les portes étroites de la censure.

Olivier Languepin

Redaction Bangkok

Par Redaction Bangkok

La rédaction de thailande-fr est installée à Bangkok depuis 2007, avec un rédacteur en chef, des pigistes, et des stagiaires d'écoles de journalisme et de communication.

8 réponses sur « Thaïlande : où sont les terroristes ? »

« Il y a donc peu de chances pour que l’identité de ces « terroristes » soit un jour connue »
Dans l’état actuel des choses, avec la Police qui est allé au bout de son incompétence, c’est vrai … Et pourtant, l’inclusion directe du DSI dans l’enquête ouvre peut-être une porte qu’il sera difficile de refermer en silence !
La « dame aux cheveux ébouriffés » n’est pas si facile à faire taire, ceux qui ont bombardé les locaux du DSI ne s’y sont pas trompé …

C’est sûr que beaucoup de gens réagissent de façon différentes à la situation. Pour ma part, mes beaux-parents, de Saraburi, évitent de trop en parler et je prends cela comme un « raz-le-bol ». Mais beaucoup de monde semblent très angoissés et masquent leur inquiétude par rapport aux énigmes qui sont autours du Roi. J’ai l’impression qu’ils comme si de rien n’était, pour se rassurer?

Si beaucoup ne regarde plus la TV c’est tout simplement par ce que celle que l’ont peux capter  sont controlees par le gouvernement, les autres sont fermees, mais dire que les gens se desinteressent de la crise ne me semble pas le reflet de ce que je peux constater ici a KHON KAEN.

Je pense qu’Olivier fait un excellent travaill,car il est difficile de décrire et de comprendre la vie politique tthaïlandaise si l’on ne fait pas partie du « sérail »!

Patrick
Tout le monde sait qu il y a enormement de jaunes chez les roses! Que le present article soit engage peut etre au moins on a une autre version de l information car tout les medias de l opposition sont interdits depuis 2 semaines.Ton commentaire a paru,ici au moins il y a la liberte d expression.

Au contraire, l’article se doit d’être neutre. Il est bien fait, assez complet et résume la tendence actuelle. Cependant, selon mes sources, de plus en plus de Thaïlandais se désintéressent à la crise. Certains ne regarde même plus la TV. Lassés d’un conflit qui traîne. Qu’advient il du Roi?? Est il vraiment mourant ?? En tant qu’européen j’ai le droit de me poser cette question même si c’est déplacé et que les enjeux sont énormes. Au delà de ce que je peux m’imaginer. C’est vraiment mon inquiétude première.

Bravo Olivier,tres bon article.
Cependant la photo montre les gardes noirs des chemises rouges qui filtrent les entrees du lieu de rassemblement des rouges. Les terroristes,eux sont vraiment tout en noir sans aucun signe distinctif.

C’est drôle, mais je trouve votre article très engagé ! Selon vous, les chemises rouges sont de plus en plus nombreuses et gagnent des voix parmi la population de Bangkok.
J’ai d’autres informations en provenance la Thailande qui indique au contraire que le mouvement s’étiole avec un mouvement qui se réduit aux purs et durs ! Par ailleurs, vous ne parlez pas des chemises jaunes qui, je crois comprendre, ont pris une position.
Enfin vous ne parlez pas non plus des chemises roses qui, pour le coup, semblent vraiment exprimer le ras le bol d’un population exaspérée par ces nombreux blocages.
Non, décidément, je ne trouve pas votre article très pro, neutre et soucieux de donner aux lecteurs une vision d’ensemble de la situation.
Reste à voir si mon message paraîtra 🙂

Laisser un commentaire