Dimanche , 21 septembre 2014
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Les masseuses de la nuit

La prostitution est illégale en Thaïlande. Mais pas les salons de massage, ou arp op nouat, littéralement « bain-hammam- massage ». Officiellement, les clients des arp op nouat sont là pour prendre un bain, assistés par une masseuse professionnelle. Dans chaque cabine du salon, un écriteau « Activités sexuelles interdites » est bien en vue.

« Ces salons sont tellement populaires qu’on y rencontre toujours quelqu’un qu’on connaît explique un jeune homme. Le mois passé, j’ai garé ma voiture dans le parking d’un arp op nouat, sous un arbre. Je me réjouissais d’avoir trouvé une place à l’ombre. A ce moment-là, une lourde branche a défoncé le toit de la voiture voisine. Quand le conducteur est sorti, furieux, j’ai réalisé que c’était… papa. »

Puisque la loi condamne le sexe rémunéré, les gérants de salon expliquent que le client paie pour son bain, et que tout supplément n’est qu’une activité privée entre deux individus consentants. Même chose dans certains salons de massage traditionnel qui offrent un happy ending en bonus.

« Je le vois chaque fois que je me rends au salon », confie un de nos amis, à propos d’un très célèbre client d’arp op nouat. Ce même client fut engagé comme porte-parole du gouvernement lors d’une campagne dont le message équivalait à : « Vous pouvez prendre votre pied, mais ne dépensez pas trop. »

Eh oui, pour les hommes thaïlandais, les aventures dans les salons de massage n’ont rien de honteux – elles font même partie du top ten des conversations au petit déjeuner. Les amis ne sont pas les seuls à profiter des détails croustillants. Il existe des sites Internet sur lesquels on peut décrire telle masseuse, recommander le montant du pourboire – un guide pour les débutants circule même sur la toile.

Massage Rachada bangkok

Loin des quartiers fréquentés par les touristes, les salons de massage du quartier de Rachada affichent des devantures clinquantes, et accueillent une clientèle locale.

Peau claire ou peau sombre ?

Les arp op nouat se concentrent le long de Thanon Ratchadaphisek, une rue rarement arpentée par les étrangers.

« Les Occidentaux préfèrent les filles moins blanches, ils les veulent plus “thaïlandaises”, plus sombres », explique notre informateur anonyme.

Le pourcentage de Thaïlandais et de touristes qui alimentent ce marché n’a jamais été officiellement estimé, mais on s’accorde généralement pour dire que le ratio est d’environ 90/10.

Ce qui n’empêche pas les médias – et finalement l’opinion publique – de jeter la pierre à ces étrangers qui ne font qu’empirer la situation. C’est que les démarches des clients thaïlandais sont plus discrètes.

Difficile également d’estimer la fréquence de ces « bains d’amour ». Les clients locaux s’y rendent parfois deux fois par semaine, parfois juste une fois par mois. En moyenne, ils dépensent entre 1 500 à 3 000 bahts par séance (entre 30 et 60 euros), et les masseuses qui n’en touchent que la moitié comptent beaucoup sur les pourboires.

Tant et si bien que certaines gardent précieusement le numéro de téléphone de leurs clients préférés, et associent en mémoire le montant du pourboire au nom du donateur. Elles savent alors quoi prodiguer, à qui et avec quel zèle.

L’envers du décor

« A mon avis, pas une seule de ces femmes n’est heureuse, même si elles peuvent gagner jusqu’à 10 000 bahts en une nuit. Vous seriez heureuse vous, si vous deviez avoir des relations sexuelles avec au moins cinq personnes que vous n’aimez pas chaque nuit ? »

Celle qui s’exprime ainsi est une ancienne khon chia khaek, sorte de rabatteuse chargée d’attirer la clientèle. Elle officiait dans le quartier de Pinklao, haut lieu des arp op nouat cachés derrière leur enseigne « Thai Traditional Massage ». Son rôle était d’orienter les clients et de leur conseiller la masseuse qui correspondait le mieux à leurs attentes.

L’intérieur d’un salon de massage: le bocal à poisson (fishtank) qui permet au client de choisir la masseuse qu’il préfère. Copie d’écran vidéo de RedNightCity

Les plus assidus avaient le privilège d’être avertis quand une nouvelle recrue était arrivée. Elle s’occupait aussi des masseuses, leur prêtait de l’argent ou les aidait à se glisser dans la longue liste d’attente d’une opération de chirurgie esthétique.

« 90 % des masseuses sont divorcées ou ont eu des mariages difficiles », explique notre ex-conseillère anonyme. Néanmoins, la plupart rentrent dans cette industrie de leur plein gré, rares sont celles qui ont été enrôlées sur une escroquerie.

« On voit de plus en plus d’étudiantes et d’employées de bureau qui s’y mettent pour arrondir leurs fins de mois. Celles-là ne reçoivent qu’un client par nuit. »

Les trois premiers mois, c’est la mine d’or pour les nouvelles recrues.

Elles ont le privilège de la fraîcheur, l’attrait de la nouveauté leur vaut de meilleures paies, jusqu’à 3 000 bahts par client. Puis peu à peu la paie diminue, jusqu’à atteindre 1 500 bahts, ou moins.

Certains clients font preuve d’une générosité démesurée, offrant une voiture ou une maison à leur masseuse. D’autres, radins ou ivres, partent sans laisser de pourboire. Les masseuses, elles, ne choisissent pas. Leur seul recours est de pouvoir refuser un client qui ne veut pas mettre de préservatif.

Tout compte fait, ces « masseuses » devraient être millionnaires à leur retraite – autour de 30 ans, un peu plus si elles sont très attrayantes. Loin de là, malheureusement, car plus de la moitié d’entre elles se droguent et dilapident ainsi leur fortune. Certaines flambent, leurrées par l’argent qui abonde soudain.

Les autres envoient de l’argent à leur famille à la campagne, pour l’éducation des frères et sœurs, un nouveau toit ou le portable de papa. Parfois c’est leur fiancé qui en profite et vit à leurs crochets. Arrivées à la retraite anticipée, elles ont rarement les moyens de réaliser leur rêve : ouvrir une épicerie ou un salon de beauté dans leur ville natale.

Vous avez dit tolérance ?

En dix ans de carrière, notre khon chia khaek a assisté à bon nombre de drames familiaux. Les clients mariés viennent pendant la journée, pour ne pas éveiller les soupçons de leur épouse. « Si vous voulez voir le visage des clients, venez en plein jour », lance-t-elle. Et c’est ce que font parfois les femmes pour en avoir le cœur net.

« Un jour, la femme d’un juge est venue. Elle a menacé de faire un scandale et injurié la masseuse ».

La « conseillère » essaya de calmer tant bien que mal la femme du juge, expliquant que la masseuse n’aimerait certainement pas entendre ces insanités, et qu’elle ne la laisserait pas partir sans réagir.

Dans l’industrie du massage de la nuit, les khon chia khaek ont un dernier rôle, discret mais indispensable. Elles doivent s’assurer que les clients influents, ceux qui pourraient faire fermer les salons, reçoivent leur dose de privilèges. Ils ont bien sûr le droit de choisir les femmes les plus alléchantes, et leur silence coûte en outre de quelques dizaines à des centaines de milliers de bahts. C’est ainsi qu’entre interdits et tolérances le plus vieux métier du monde se perpétue au royaume du sourire.


Natural GuideCet article a été rédigé à partir d’extraits de « Thaïlande – The Natural Guide », guide pour voyager autrement en Thaïlande, publié sous la direction d’Eléonore Devillers.
Disponible en librairies, sur viatao.com  ainsi que sur amazon.fr: Thaïlande, Natural Guide

 

A propos de Thanutvorn Jaturongkavanich

  • http://www.buttersly.com Sly Bangkok

    Les farangs fréquentent peu ces salons de massages car la plupart d’entre eux sur Ratchada appliquent une taxe de 300 à 1000 bahts pour les étrangers non asiatiques. Je ne dirais pas qu’il y a 90% de Thaïs mais plutôt des Chinois, Coréens, Japonais et Thaïs en nombre à peu près équivalent, et 10% d’occidentaux. Et effectivement comme dit dans l’article les farangs semblent préférer les thaïes à la peau plus sombre, généralement issues d’Issan, qui travaillent dans les nombreux salons de « massage à l’huile » de Sukhumvit.