Devant le siège du parti démocrate, une manifestation réunit plusieurs groupes féministes sur le ton de la colère et de l’exaspération devant le siège du Parti Démocrate.

Les manifestantes dénoncent une série d’agressions sexuelles présumées dans l’affaire #MeToo, la plus médiatisée de Thaïlande à ce jour : Prinn Panitchpakdi, ancien chef adjoint du parti démocrate, a été inculpé de viol et de multiples cas d’agressions sexuelles par 14 plaignantes.

Prinn, 44 ans, a nié les allégations et s’est déclaré « choqué et stupéfait » et a promis de se battre contre les accusations en cours.

« Je suis innocent. Les allégations sont sans fondement. Les gens qui me connaissent sont bien conscients que je ne suis pas ce genre de personne », a-t-il déclaré.

Tandis que l’hymne féministe des thaïlandaises « Sida Lui Faai» retentissait aux portes du siège du Parti démocrate ce matin-là, certains concentraient leur attention sur la rythmique quand pour d’autres, l’hymne raisonnait comme une dénonciation de la complicité du système patriarcal profondément ancré dans la société thaïlandaise.

Le silence des victimes

En effet, le message clé de cet hymne est la lutte contre l’oppression, le harcèlement sexuel et les violences faites aux femmes mais il souligne aussi la façon dont la société thaïlandaise rejette perpétuellement la responsabilité sur les victimes d’abus sexuels et détourne la honte et le blâme vers la victime plutôt que vers l’agresseur/violeur.

En temps normal, les affaires de viols et de harcèlement sexuels sont peu médiatisées en Thaïlande, surtout lorsqu’elles impliquent des personnalités connues ou influentes.

Mais cette semaine, une étape importante semble avoir été franchie dans la mesure où le présumé agresseur est un homme de pouvoir connu de tous en Thaïlande. De telles accusations sont si rares et si peu médiatisées dans ce pays que l’on pourrait croire que la raison pour laquelle le #meetoo n’a pas décollé dans le royaume du sourire, serait que les violences faites aux femmes sont en faible quantité. Pourtant, le royaume cache derrière son sourire un fléau dont des milliers de femmes souffrent en silence.

Des statistiques trompeuses

Selon les statistiques, le nombre de cas de viol est certes passé de 3 240 en 2015 à 2 109 en 2016, mais les chiffres n’ont fait que croitre par la suite, la police royale thaïlandaise montraient que les cas de viol en 2017 s’élevaient à 2 535.

Par ailleurs Pannikar Charoenluck, directeur de la Division de la promotion de l’égalité des sexes au ministère du Développement social et de la Sécurité humaine, a déclaré qu’il y avait environ 1 400 cas de violence domestique signalés chaque année au cours des quatre dernières années, soit une moyenne de quatre cas par jour.

Une étude des Nations Unies publiée en 2017 a révélé que près de 90% des cas de viols en Thaïlande ne sont pas signalés aux autorités et impliquent une personne connue de la victime. 60% des victimes étaient âgées de moins de 18 ans, tandis que l’âge moyen des agresseurs était de 27 ans.

Bien que ces chiffres soient déjà très choquants, ils ne reflètent qu’une infime partie de la situation des femmes en Thaïlande, cette partie n’implique que les cas signalés qui ne sont en définitive que la pointe émergente de l’iceberg des violences à l’égard des femmes. Il est largement admis qu’il existe encore de nombreux cas de ces violences qui ne sont pas signalés.

D’autre part, la Thaïlande manque cruellement de statistiques relevant de ce sujet, ce qui serait infiniment nécessaire dans le processus d’éveil des consciences. Le pays n’a jamais mené d’enquête nationale sur les abus sexuels.

Pourquoi les femmes ne signalent-elles pas ces violences ? 

Plusieurs facteurs sont susceptibles d’expliquer le silence des victimes : 

Les valeurs familiales thaïlandaises penchent en faveur d’une dichotomie importante entre le rôle de l’épouse et celui de l’époux. L’homme incarne le rôle de chef et de maître de maison, tandis que la femme qui doit représenter la douceur et l’obéissance en plus d’être en charge des tâches domestiques, se trouve dans une forme de subordination par rapport à son mari.

Les valeurs familiales traditionnelles en Thaïlande insistent également sur l’importance du maintien de l’honneur, ce qui exige de garder les problèmes familiaux privés, et de garder les conflits domestiques en dehors de la sphère publique.

Une société intrinsèquement patriarcale

La société thaïlandaise intrinsèquement patriarcale a fondé ses idéaux sociaux sur la façon dont les « femmes respectables » devraient se comporter contribuant à la pratique du blâme et de la honte de la victime. Ces idéaux sociaux façonnent également une vision stéréotypée de la femme à partir des caractéristiques physiques, morales, et vestimentaires qu’elle doit respecter.

Ainsi, il est fréquent d’entendre une victime se faire reprocher la façon dont elle était vêtue lors de l’agression, ou parce qu’elle était seule avec un homme en privé, ou encore parce qu’elle avait consommé de l’alcool.  

De plus, lorsque les victimes trouvent le courage de se rendre dans un commissariat de police afin de signaler l’abus qu’elles ont subi, l’attitude de la police peut se montrer indécente, l’interrogatoire auquel elles sont soumises les place dans une situation très tendue et inconfortable.

En effet, Chatchawal Suksomjit, chef adjoint du bureau des affaires judiciaires et des litiges (Legal and Litigation Office) de la police royale thaïlandaise en 2007, a affirmé que « l’attitude de la police et sa lourde charge de travail l’ont traditionnellement découragée de faire un suivi des plaintes pour violence conjugale. Les agents de police ont tendance à considérer ces plaintes comme des affaires personnelles et à ne pas les prendre au sérieux ».

Un système juridique défavorable aux victimes

Un autre problème est celui du système juridique actuel dont le fonctionnement n’est pas adapté aux victimes. « Le système judiciaire thaïlandais n’a jamais été favorable et fournit à peine de l’aide ou de la sympathie aux victimes » énonce le Thai PBS World. 

On parle de « second viol » pour désigner le traumatisme vécu à nouveau par les victimes lors des interrogatoires répétés à plusieurs reprises et du processus juridique durant lesquels elles peuvent parfois ne pas être en mesure de se souvenirs de tous les details à cause du choc ou de la peur.

Si l’agresseur est une personne célèbre ou de pouvoir, les victimes sont encore plus dissuadées de signaler l’abus, et la police, à l’instar de la société thaïlandaise, accordera un privilège aux puissants.

Le directeur de la Women and Men Progressive Movement Foundation, Jaded Chouwilai, a déclaré à « The Active » de Thai PBS que les agresseurs qui occupent une position plus élevée et une bonne réputation dans la société, qu’ils soient politiciens, enseignants ou hauts fonctionnaires, utilisent souvent leur image publique et leur pouvoir de menacer les victimes ; et cela dissuade souvent les victimes de se présenter à la police.

Une « culture du viol » à la télévision

Au-delà de la juridiction et des traditions familiales, un élément important de la société thaïlandaise alimente encore la culture du viol et des violences à l’égard des femmes : La télévision. En effet, bien qu’elle puisse être un vecteur important de sensibilisation, elle demeure l’attelage de la violence romancée. Dans de nombreuses séries télévisées, un message de justification de la violence est véhiculé, et visionné par des millions de téléspectateurs chaque soir.

 « Je vois encore des feuilletons sur les chaînes grand public qui reproduisent la même représentation des femmes en tant que bonnes mères et bonnes femmes et qui légitimisent des scènes de viol par des hommes qui se sentent blessés dans leurs sentiments. » témoignait pour Médiapart en 2019 la Professeure Chanettee Tinnam à l’université de Chulalongkorn de Bangkok. 

Dans sa critique des institutions et des médias thaïlandais, elle ajoutait : 

« Sous le dernier gouvernement militaire, je n’ai vu aucune politique visant à améliorer l’égalité entre les genres. Pendant le mandat du Premier ministre actuel, nous l’avons vu reprocher à une touriste anglaise violée et tuée sur l’île de Koh Tao de porter un bikini sur la plage, et à une adolescente de porter un haut court lors du festival de l’eau Songkran. Dans une interview, Prayuth Chan-o-cha (Premier ministre depuis le coup d’Etat perpétré par une faction de l’armée le 22 mai 2014) a déclaré qu’il a toujours pu se concentrer sur son rôle de leader car sa femme est une bonne épouse qui fait tout à la maison et qu’il n’a jamais eu à s’occuper de la moindre tâche ménagère. Pendant cinq ans, c’est l’image-modèle de la femme qui a été répétée à la télévision par le chef de l’armée et du pays, qui publiquement ne respecte pas le corps des femmes. »

Enfin, une partie du problème est de l’ordre religieux. Dans le bouddhisme thaïlandais, les femmes sont intrinsèquement inférieures aux hommes et possèdent un « karma inférieur », qui les soumet à une vie de souffrance qu’elles doivent endurer avec bravoure afin qu’elles puissent éventuellement renaître en tant qu’homme dans leur prochaine vie. Les femmes thaïlandaises qui ont subi des violences domestiques reçoivent souvent des conseils des moines bouddhistes pour qu’elles soient patientes et compatissantes avec leurs agresseurs, car la souffrance des victimes est le produit d’un mauvais karma d’une vie passée.

Les efforts à faire dans la prise de consciences sont encore considérables

Une prise de conscience globale est nécessaire afin de réduire le nombre d’agresseurs et de victimes. La nouvelle génération semble plus impliquée et consciencieuse que les générations précédentes mais un effort fondamental doit être effectué dans les médias et l’éducation sexuelle qui demeure encore trop superficielle. L’éducation d’une nouvelle génération consciente est primordiale afin de lui donner les moyens de détecter et signaler les abus. 

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2 replies on “Violences sexuelles en Thaïlande : l’affaire Prinn brise le mur du silence”

  1. Chanettee Tinnam ne doit pas regarder les mêmes feuilletons que moi. À chaque fois, je vois des mégères prêtes à se crêper le chignon, hurlantes et vociférantes, giflant parfois leurs partenaires.

  2. Bonjour,

    Je voudrais corriger la vision de la société thaïlandaise donnée dans cet article. Contrairement à ce qui est affirmé ici, la société thaïlandaise n’est pas intrinsèquement patriarcale. Au contraire, les communautés thaïlandaises d’origine, qui ont progressivement peuplé ce pays à partir du 6ème siècle de notre ère, formaient des société matriarcales. Les familles étaient construites autour des femmes qui héritaient la terre à la mort de leur mère, et assuraient la pérennité du patrimoine familial. Les hommes, en se mariant, venaient rejoindre la famille de leur épouse et travaillaient la terre de celle-ci. Ils devaient s’acquitter d’une dote à cet effet pour pouvoir profiter de l’héritage de leur épouse. Ces traditions restent encore vivaces dans le nord-est du pays. Les tendances patriarcales que l’on constate aujourd’hui, surtout dans les villes, ne sont apparues que plus tard par l’influence des civilisations occidentales et chinoises.

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