L’ASEAN fait face à une série de défis mettant en lumière ses fragilités institutionnelles, tandis que la Chine renforce son emprise économique dans la région. En Thaïlande, l’impasse politique et la stagnation économique illustrent un malaise structurel qui freine toute initiative de réforme.
L’IRASEC, dans un bilan et perspectives de près de 500 pages dresse le portrait des forces et faiblesses individuelles et collectives des membres de l’ASEAN qui le 8 août dernier, à Jakarta, célébrait ses 58 ans d’existence sous le slogan « Vers un avenir inclusif et durable ».
L’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est Contemporaine (IRASEC) est un centre de recherche en sciences humaines et sociales, placé sous la double tutelle du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et du CNRS. Depuis 2001, il étudie les évolutions politiques, sociales et environnementales en cours dans les pays d’Asie du sud-est en général, et en particulier au sein des 11 pays de l’Association des Nations d’Asie du Sud Est (ASEAN en anglais).
“L’Asie du Sud-Est 2026, bilan enjeux et perspectives”
Dans son rapport pour l’année 2026 intitulé “L’Asie du Sud Est 2026, bilan enjeux et perspectives” l’organisme dresse un rapport complet des enjeux de la région pour l’année à venir. Cet ouvrage fruit de la collaboration d’une vingtaine d’auteurs sous la direction des anthropologues Jérémy Jammes et Gabriel Facal cherche à mettre en lumière les dynamiques de cette région complexe dans un contexte de “polycrise” mondiale.
L’articulation de l’ouvrage en 11 chapitres pour chacun des pays dit témoigne de la principale faiblesse de l’ASEAN en tant qu’organisation, à savoir son incapacité de coordination et de gestion de crises entre ses membres.
En effet, avec l’intégration récente du Timor oriental et la prise de présidence par les Philippines en début d’année, l’ASEAN semble vouloir renforcer son poids politique. Cependant, la divergence entre cette ambition affichée et les réalités politiques de la région n’a jamais été aussi flagrante.
Polycrise et fragilités institutionnelles
De fait, le rapport montre que sur les plan interne comme externe, l’ASEAN demeure confrontée à des fractures profondes, qui s’inscrivent dans un contexte globalisé de polycrise entendue non comme une simple accumulation de crises, mais comme l’interaction de tensions politiques, économiques, sociales et environnementales susceptibles de se renforcer mutuellement. Cette configuration, qui selon Jammes et Facal définissent comme une polycrise n’est pas le propre des pays de l’Asie du Sud-Est, mais apparaît toutefois comme un miroir des fragilités de cette région, qu’elles soient économiques diplomatiques ou sociales.
Les crises frontalières notamment celles sur la frontière entre Thaïlande et Cambodge montre la faiblesse des mécanismes régionaux de règlements des conflits. Comme énoncé dans le rapport, “Les trajectoires des États membres de l’ASEAN s’inscrivent dans des configurations certes hétérogènes, mais collectivement marquées par une même difficulté de conciliation”.
La mosaïque culturelle ethnique et religieuse que constituent ses membres laisse peu de place à une volonté politique d’avancée et de consensus malgré quelques tentatives comme l’annonce des Philippines de créer un visa touristique commun dans le cadre de sa présidence tournante.
Quelle réponse face à la pression américaine ?
Cette fragilité politique contraint l’ASEAN à s’enliser dans une stratégie de multi-alignement face à la rivalité sino-américaine. Ses membres n’offrent ainsi pas de réponse claire et connaissent ainsi des traitements contrastés. En témoigne le gouffre entre les tarifs douaniers appliqué par le président Donald Trump a l’Indonésie, 19% contre 40% pour le Cambodge et le Laos (les plus élevés du monde après la Syrie).
Dans ce climat de défiance envers les États-Unis, l’Asie du Sud-Est se tourne davantage vers la Chine, laquelle, d’après le rapport, reste le partenaire offrant les alternatives les mieux structurées. Avec la signature en 2025 de la “version 3.0” renforcée de l’accord de libre échange entre Chine et l’ASEAN. La hausse globale des investissements chinois dans les infrastructures, ainsi que l’expansion rapide de géants chinois du divertissement ou du numérique témoignent d’un ancrage économique et social croissant.
Les politiques tarifaires ont exacerbé les disparités régionales
L’Indonésie a conclu un accord fixant un taux de 19 %, en échange d’une réduction de près de 99 % des barrières tarifaires sur les exportations américaines, tandis que le Myanmar et le Laos, deux alliés proches de la Chine, ont été soumis à un taux de 40 %, le deuxième plus élevé au monde après la Syrie. Cela pourrait accélérer un phénomène de ralentissement économique déjà en gestation en Asie du Sud-Est, notamment en Thaïlande et à Singapour.
Dans ce contexte, la Chine se positionne comme le partenaire offrant les alternatives les plus structurées. La version renforcée de l’accord de libre-échange entre la Chine et l’ASEAN, intégrant des volets sur la transformation numérique et les énergies vertes, reflète une stratégie claire d’intégration régionale. Les investissements chinois dans les infrastructures, l’énergie et les technologies – notamment dans les domaines de la sécurité biométrique et de l’armement – ainsi que la croissance fulgurante des marques chinoises de restauration, dont le nombre de points de vente a triplé entre 2022 et 2024, illustrent un ancrage économique et social de plus en plus marqué.
Thaïlande : un malaise persistant en l’absence de réformes structurelles
Ainsi intitulé, le titre du chapitre consacré à la thaïlande et écrit par Hennig Glaser (consultant et directeur du German-Southeast Asian Center of Excellence for Public Policy and Good Governance) témoigne d’un système politique figé, incapable de mener les réformes nécessaires pour répondre aux transformations économiques et sociales du pays.
La vie politique reste marquée par l’influence des conservateurs, farouchement opposés à toute réforme de la constitution de 2017. Le Pheu Thai, autrefois dominant, est en perte de vitesse depuis la destitution de l’ex-première ministre Paethongtarn Shinawatra en août 2025, suite à des accusations de compromission avec le Cambodge.
De son côté, le Parti du Peuple, un mouvement réformiste, subit une ostracisation constante de la part des partis conservateurs comme le Bumjaithai qui vient de remporter une victoire surprise aux élections législatives. Déjà interdit à deux reprises après avoir remportés les élections, il a cette fois essuyé une défaite cuisante face aux conservateurs lors des élections de février dernier, dans un contexte de durcissement du conflit avec le Cambodge.
Une économie en perte de vitesse
À cette crise politique s’ajoute un défi économique croissant. Longtemps considérée comme l’une des économies les plus dynamiques d’Asie du Sud-Est, la Thailande voit aujourd’hui sa croissance ralentir et sa compétitivité relative diminuer face à ses voisins. Les transformations industrielles, la transition numérique ou encore la montée des inégalités territoriales exigeraient des réformes structurelles ambitieuses. Or l’instabilité politique et la fragmentation du pouvoir freinent toute stratégie de long terme.
Enfin, la contestation sociale reflète l’émergence d’une nouvelle génération plus critique envers les institutions traditionnelles. Depuis plusieurs années, les mobilisations étudiantes et citoyennes témoignent d’une demande croissante de transparence, de participation démocratique et de réforme institutionnelle. Ces revendications se heurtent toutefois à un cadre politique encore largement dominé par des forces conservatrices soucieuses de préserver l’ordre institutionnel existant.
Dans ce contexte, le malaise structurel évoqué par le rapport de l’IRASEC apparaît moins comme une crise ponctuelle que comme le symptôme d’un système politique incapable de se réformer. Tant que les équilibres institutionnels resteront verrouillés et que les clivages politiques continueront de structurer la vie publique, la Thaïlande risque de voir s’accentuer le décalage entre les aspirations de sa société et les capacités de son système politique à y répondre.
Note de l’éditeur :
L’Asie du Sud-Est 2026 propose une analyse claire et approfondie des principaux événements ayant marqué l’année dans les onze pays de la région. Évolutions politiques, dynamiques économiques, transformations sociales, enjeux environnementaux et diplomatiques : chaque chapitre offre un panorama rigoureux et accessible. Il met également en lumière, pour chaque pays, deux personnalités marquantes et revient, à travers une image forte, sur un événement emblématique.
L’ouvrage comprend trois dossiers thématiques consacrés à des enjeux régionaux majeurs : sécurité alimentaire face au changement climatique, recompositions du multilatéralisme (autour des BRICS+), et sécurité routière. Un débat complète cet ensemble par une réflexion transversale et interdisciplinaire sur les dynamiques de circulation. Des outils pratiques enrichissent enfin le volume : cartes, fiche et chronologie annuelle par pays, ainsi qu’un cahier rassemblant les principaux indicateurs démographiques, sociaux, économiques et environnementaux.




