Les analystes politiques qui observent l’Asie du Sud-Est devraient remercier Thaksin Shinawatra. En s’emparant du pouvoir par les urnes, puis en quittant – provisoirement ? – le devant de la scène politique face aux protestations massives plusieurs années plus tard, l’ex-Premier ministre thaïlandais a révélé ce que chacun peut constater dans les rues de Bangkok: la coexistence persistante de deux Thaïlande.

D’un côté, le pays des entrepreneurs et des masses, liés par un pacte au fond assez simple: celui de la promesse d’un enrichissement rapide. Même si celle-ci ne se matérialise pas pour eux dans les mêmes proportions, loin s’en faut, le « petit peuple » Thaïlandais – favorable à Thaksin, comme l’ont montré les dernières élections boycottées par l’opposition – continue de croire à la promesse qui lui est faite par les élites commerçantes du pays d’une amélioration de leurs conditions de vie par la seule grâce de la croissance. Le message subliminal contenu dans la méthode Thaksin était au fond celui-ci: « Je me suis enrichi. Vous pouvez le faire aussi. Avec moi, la Thaïlande va apprendre à faire de l’argent, ce qui permettra de le redistribuer ». Thaksin, en bon milliardaire enrichi en partie grâce à ses connexions en haut lieu, notamment au sein de la police et de la haute administration, a joué en somme au Rockefeller siamois, préférant mettre la politique au service du commerce que le contraire. Méthode, on le sait, toujours payante en période de croissance, mais beaucoup plus problématique en période de crise.

L’autre Thaïlande n’est pas, comme on le dit souvent, celle des classes moyennes. Car cela supposerait que celles-ci soient unies, donc homogènes. Faux. L’autre Thaïlande est une alliance au fond assez hétéroclite de franges de la population mieux éduquées, financièrement plus ou moins aisées, mais surtout d’accord sur un point: l’envie d’un Etat de droit digne de ce nom. Et, en aval, d’une plus grande égalité des chances dans un pays où l’exercice de pouvoir demeure avant tout féodal. Une alliance autorisée désormais par l’armée, décidée semble-t-il à demeurer dans les casernes, à exprimer son mécontentement envers le pouvoir. Le tout, sous le regard compréhensif et paternel du Roi.

Cette seconde Thaïlande, ce n’est pas étonnant, se retrouve unie seulement dans la protestation. Car ses aspirations, en revanche, sont différentes. Le cadre supérieur de Bangkok, ne nous leurrons pas, n’a pas grand chose à voir avec le militant rural dur à cuire d’une association locale d’aide au développement, ou le haut fonctionnaire formé à l’école du droit européen. Cette seconde Thaïlande, fort heureusement, a vu ses rangs grossir au fil de la prospérité et… aussi de la crise asiatique qui, certains ne l’oublient pas, est née de la confusion des genres entre haute finance, copinage, et corruption endémique. Mais elle demeure éclatée, sans leader, et naturellement sans programme. C’est une alliance de non dans un pays où tout, de l’éducation aux traditions, est fait pour seulement dire oui.

La question, par conséquent, est de savoir comment cette autre Thaïlande, provisoirement soulagée du départ de Thaksin, peut accoucher d’une solution politique viable à la crise actuelle. Et la réponse, soyons lucide, est qu’elle ne le pourra probablement pas. Unis lorsqu’ils se retrouvent dans les rues de Bangkok, de Sanam Luang à Siam Paragon, les manifestants anti-Thaksin redeviennent, une fois rentrés chez eux, des militants corporatistes préoccupés surtout par la défense des intérêts de leurs cénacles: entreprises, organisations non gouvernementales, écoles….

La force du personnel politique féodal thaïlandais, traditionnel ou « à la Thaksin », est qu’il n’a qu’à attendre. Bientôt, très bientôt peut être, l’occasion se représentera pour lui de reprendre les rênes du pays.

Richard Werly Chef de la rubrique Internationale du Temps Quotidien suisse basé à Genève

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