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La Thaïlande, démocratie ou dictature ?

Quel démocrate serait pour un coup d’état militaire ? Pas un bien sur, et moi non plus. Ce n’est peut-être pas ce que l’armée a fait de mieux, ils ont estimé qu’il y avait urgence, et la tradition des coups d’état en Thaïlande a fini de convaincre les dernières réticences. Ils y sont allés à reculons, mais ils y sont allés ; le peuple les attendait pour remettre de l’ordre…

Oui, ce coup d’état a été applaudi, voire plébiscité  -Étonnant vu de chez nous en Europe- Rappelez-vous, les soldats étaient accueillis en libérateurs avec des fleurs, les gens, dont de nombreux touristes, se faisaient photographier avec leurs enfants sur les chars. Pas un seul coup de feu tiré, pas une seule victime. On avait jamais vu un coup d’état aussi bon enfant, et les médias internationaux d’en rajouter une couche ; la une pendant une semaine. Néanmoins, ce fût un coup d’état, il a eu lieu, c’est un fait historique que nous soyons d’accord ou pas. Pourtant, rien ne justifie un coup d’état en démocratie. Mais la Thaïlande était-elle en démocratie durant les mandats de Thaksin ? Bien sur que non !

Que penser d’un premier ministre affairiste qui confond allègrement sa poche et les caisses de l’état, qui continue de gérer ses affaires tout en gouvernant son pays, qui ordonne à des milices l’exécution sans procès de milliers de soit disant trafiquants lors de sa « war on drugs », qui cherche à placer neveux et oncles aux postes clés de l’armée et de la police, qui modifie les lois en fonction des intérêts de ses entreprises, faussant ainsi le jeu de la concurrence ? Et ainsi de suite, je ne vais pas refaire son CV ici.

Le coup d’état militaire du 19 septembre 2006

En quelque sorte, ce coup d’état s’explique, quand bien même il heurte nos convictions démocratiques. Dites vous bien que la Thaïlande n’est pas encore une démocratie. Certes, ce pays tend vers la démocratie, et l’atteindra prochainement, mais dans l’état actuel des choses, il n’est pas encore pertinent de comparer la Thaïlande et nos démocraties occidentales, pas plus que d’exiger  de la part de la Thaïlande des vertus démocratiques que nous même avons du mal à pratiquer.

L’armée a stoppé un retour vers la dictature, et réorienté le pays vers le chemin de la démocratie. Elle a tenu parole et rendu le pouvoir aux civils, le 7 février 2008

Le coté positif du coup d’état est qu’il a éloigné du pouvoir une très dangereuse graine de dictateur prête à éclore. Thaksin n’en était qu’au stade corruption, clientélisme, populisme quand son élan à été stoppé par l’armée. Les militaires ont alors promis de rendre le pouvoir aux civils après avoir relancé la machine démocratique, entre autre en modifiant la constitution par le bais d’un référendum national (le premier de l’histoire de Thaïlande) qui approuva cette nouvelle constitution à 57.81 %. C’est bien sur, toujours très inquiétant de savoir une armée aux manettes d’un pays, car dans l’immense majorité des cas elle garde le pouvoir jusqu’au prochain putsch militaire et ainsi de suite. En l’espèce, l’armée a tenu parole et effectivement rendu le pouvoir aux civils, le 7 février 2008. C’est le coté positif des mentalités dans l’armée actuelle en Thaïlande. Ce désir profond d’évoluer vers la démocratie (ça n’a pas toujours été le cas). Il est remarquable de voir une armée jouer ce jeu dans un pays qui se cherche.

L’armée a donc stoppé un retour vers la dictature, et a réorienté le pays vers le chemin de la démocratie. Ce ne fût pas chose facile, puisque les 2 Premiers Ministres qui se sont succédés dès ce retour à la démocratie civile (du même camp que Thaksin, entre temps rendu inéligible par la justice de son pays pour 5 ans) ont chacun à leur tour également été déposés.

Le passé c’est le passé. Aujourd’hui l’UDD s’engage à ne pas utiliser la violence pour atteindre son but. C’est parce que nous sommes pacifiques que nous avons besoin de réunir un million de personnes.
-Weng Tochairakarn, conférence de presse de l’UDD du 3 mars 2010 au FCCT .

Le premier, Samak, et son lourd passé, est resté premier ministre du 29 janvier 2008 au 9 septembre 2008, évincé par voie de justice pour diverses « irrégularités » et « infractions ». Entre temps, le Parti de Thaksin, TRT (le bien populiste « Les Thai aiment les Thai ») avait été dissous par la Cour Suprême pour toutes les « irrégularités » commises sous Thaksin, et s’était reformé aussitôt sous un autre nom : le PPP « le Parti du Pouvoir du Peuple ». Samak a été remplacé par Somchai Wongsawas, le beau frère (!) de Thaksin, également membre du PPP, qui a été premier ministre du 18 septembre 2008 au 2 décembre 2008. Il s’est fait remarquer pour la violence de la répression contre les « chemises jaunes » (plusieurs morts et de nombreux blessés). Le PPP a été dissous également par la justice à cause de l’achat massif de voix ayant permis l’élection de Samak, et Somchai a donc du quitter le pouvoir aussi.

Thaksin : populiste ou dictateur en puissance ?

L’élection de Thaksin que certains trouvent légitime et démocratique malgré l’achat massif de votes, et les « subventions » habillements distribuées (1 million de THB par village) à la veille du deuxième scrutin n’aurait jamais été entérinée dans aucun pays réellement démocratique. Bien sur, la corruption existait avant Thaksin, mais est-ce une raison pour que cela perdure ? De toute évidence, la Thaïlande est  capable d’évoluer vers plus de démocratie, et le système actuel est en cours de transformation vers plus de modernité à condition que les vieux barons laissent la place aux jeunes. Bien sur, les anciens s’accrochent, et pour beaucoup d’entre eux, tentent de s’affranchir des règles de la démocratie.

Le gouvernement thaïlandais essaye en ce moment de racheter Thaicom, l'entreprise de communication satellitaire vendue par Thaksin au holding singapourien Temasek

Thaksin serait crédité d’avoir fait avancer le coté social en Thaïlande, mais c’est faux, il a donné l’aumône aux plus pauvres et aux moins éduqués. Il a développé le crédit à la consommation (et non pas le microcrédit pour des investissements économiques). C’est ça du « social » ? Le tarif de 30 Bahts, pour tous, par consultation dans n’importe quel établissement hospitalier est encore un geste démagogique. En effet les soins étaient gratuits en Thaïlande dans tous les hôpitaux publics, il s’agissait simplement  d’inciter les cliniques privées à ne facturer que 30 bahts, le reste devant être compensé par l’état.

Qu’a-t-il fait d’autre pour le peuple ? Rien, il s’est surtout occupé de ses propres affaires, et a usé de sa position pour les faire prospérer. La valeur de « Shin Corp » a été multipliée par 4 durant son mandat, et quand il a vendu une partie de cette entreprise au singapourien « Temasek », les comptes ont été publiés, et on s’est aperçu alors que  durant le mandat de Thaksin « Shin Corp » n’avait jamais payé d’impôts.

Il aura fallu qu’un jugement condamne Thaksin à la saisie d’une partie de ces avoirs indument gagnés pour que commence ce rassemblement des « rouges ». Thaksin, en fuite pour éviter d’exécuter une peine de 2 ans de prison pour malversations financières dans une autre affaire, avait, depuis l’étranger,  annoncé 1 millions de manifestants rouges. Au plus fort de la manifestation ils n’étaient qu’une vingtaine de milliers, payés 500 bahts par jour pour la piétaille. A la fin, ils n’étaient plus que 3000.

Les revendications des rouges étaient aussi simples qu’injustifiables légalement : Dissolution du parlement, démission du gouvernement, grâce et retour de Thaksin en Thaïlande, élections générales (truquées bien sur) pour remettre Thaksin au pouvoir, et retour à la constitution de 1997 (plus avantageuse pour Thaksin).

La révolution ratée de l’UDD

Ce mouvement s’est intitulé UDD « Union pour la Démocratie et contre la Dictature» ce qui a trompé la presse mondiale sur le but final que s’étaient fixés ces aventuriers de la politique. La presse, à de très rares exceptions près, a été en dessous de tout ; il suffisait pourtant simplement d’étudier le dossier pour se rendre compte que l’UDD ne cherchait que le pouvoir en utilisant les masses rurales. C’est en fait l’Union pour la Dictature et contre la Démocratie qu’il fallait comprendre dans le sigle « UDD » !

Thaksin étant en fuite, quelques pirates ambitieux de la politique, dont certains de ses anciens lieutenants, l’ont secondé en Thaïlande pour embrigader les « rouges », faisant de familles entières des boucliers humains en prévoyance d’une éventuelle charge des militaires.

Mais qui sont ces dingues jusqu’au-boutistes qui poussent des milliers d’innocents thaï de province à venir se faire massacrer dans le seul but d’accéder au pouvoir ? Le lavage de cerveau aura fonctionné, et l’émulation collective aura fait le reste. Comment faire comprendre aux manifestants de base que le but des leaders rouges est de prendre le pouvoir, de créer une fausse république / vrai dictature, alors que les haut-parleurs crachent la propagande 24 heures sur 24 dans le « campement » des rouges. L’élite rouge est à l’œuvre pour prendre le pouvoir et poursuivre cette bonne vielle tradition thaï de s’en mettre plein les poches.

Je vous garantis que Bangkok va se transformer en une mer de flammes. Ceux d’entre vous qui vivent en province, ce n’est pas un problème. Si quelque chose arrive, il vous suffit de vous rassembler devant vos mairies. Pas besoin d’attendre l’ordre. Brulez tout jusqu’au bout.
-Arisman Pongruengrong membre de la direction de l’UDD.

Les évènements des derniers mois leurs sont tellement montés à la tête qu’ils perdent toute mesure, tout bon sens. Au point que, même s’ils gagnaient, Thaksin, l’initiateur et commanditaire de ce gâchis, risque d’être évincé par les nouveaux leaders de cette insurrection anti-démocratique qui se sentiront légitimés du fait de leur présence sur place lors des combats. En cas de victoire des rouges, ces leaders assoiffés de pouvoir et d’argent se déchireraient entre eux.

Le premier ministre Abhisit aura fait tout ce qui était en son pouvoir pour éviter les violences et pour maintenir l’état de droit, et ces extrémistes du néant n’ont pas voulu attraper les perches tendues – ce qui a provoqué la démission de Veera (l’un des leaders rouge) qui avait accepté le gentleman agreement à son corps défendant – L’UDD a atteint le point de non retour à force de surenchérir sur les conditions de la réconciliation nationale proposée par le Premier Ministre. Abhisit a alors du retirer sa proposition d’élections anticipées…Il était déjà allé bien loin dans les concessions.

Sentant la défaite proche, les leaders rouges ont démissionné, abandonnant leurs ouailles sur place, non sans les avoir préalablement briefés une dernière fois : genre, je cite  « 1 litre d’essence par personne multiplié par 1 million, ça fait 1 million de litres d’essences…assez pour mettre le feu à tout Bangkok… » Voilà le genre d’ « hommes politiques » auquel la Thaïlande vient d’échapper. Heureusement, les 3000 manifestants restant n’ont pas tous obéi, et c’est pour cela que « seulement » 37 bâtiments ont brulés dans Bangkok cette nuit là…Du terrorisme, ni plus ni moins.

Thaksin, en fuite, et ses « généraux » sur place portent la responsabilité morale à eux seuls de l’hécatombe et des dégâts. Ils devront aussi en supporter la responsabilité pénale devant les tribunaux thaï, mais aussi devant le Tribunal International de La Haye, avec en plus pour Thaksin la charge de son épuration (gentiment dénommée : « war on drug »). Ce serait la moindre des choses pour que les prochains candidats à la dictature réfléchissent à deux fois avant de se lancer dans de telles aventures.

Denys Tellier

Tribune libre publiée sous la responsabilité de son auteur. Les inter-titres sont de la rédaction.

A propos de Redaction Bangkok

La rédaction de thailande-fr est intallée à Bangkok depuis 2007. Elle comprend un rédacteur en chef, des pigistes, et des stagiaires en provenance d'écoles de journalisme et de communication.

25 commentaires

  1. Parce que l’achat de voix et le melange pouvoir/business perso cela te semble democratique ? c’est pas plus different que les regulieres embrouilles aux elections dans les pays africains, certes on est pas dans le 99% absurde mais c’est dans l’idee. De plus les 2 autres ministres apres Taskin se sont fait evinces pour des raisons tout a fait legales.

    C’est un excellent manipulateur, la preuve la plupart des gens de la presse et souvent les etrangers lies a des rouges (parce que venant de l’Issan souvent) se retrouvent dans leurs idees alors qu’au final leur idee c’est quoi ? faire revenir leur « idole » pour qu’il continue a redistribuer son fric, des broutilles pour la population moyenne mais qui satisfait pleinement ces classes pauvres qui son des assistes (ce seraient de parfait rmistes en France…)

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